Mardi 29 janvier 2008

Voici un texte publié dans "Rimbaud après Rimbaud", édition établie par Claude Jeancolas et parue chez Textuel.

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Un homme en marche. Le point noir d'une fuite sur un crassier de neige.

 

Créer la boue sur son passage, inventer la trace, passer le col du souvenir et ne laisser qu'une bourrasque.

 

Du haut des mondes, l'aigle fond sur sa proie pour lui livrer l'oracle. Homme, tu es ce col d'une autre voix que j'attendais. Devant toi, l'imaginaire n'est plus qu'une vaste plaine sans crépuscule. Je franchis avec toi son silence, la musaraigne du silence.

 

La neige est sourde comme le vent. La tempête de ce jour couvre toutes paroles. Dieu même ne taille plus de son cristal dans les tympans massacrés. Les flocons en virevolte, tiraillés de tous vents, saupoudrent le sel brûlant d'un grésil sur ses yeux.

 

Le voyageur impénitent ne cherche pas refuge. Il cherche dans la nuit glacée, le réconfort d'une avalanche sur ses pensées.

 

Il y a le vent, compagnon du souffle, qui porte d'une plaine à l'autre, le relief d'un corps détaché de toute ombre, de toute poésie. Trouver dans le ventre de la roche, les entrailles d'une tessiture. Voix déclencheuse d'avalanches.

 

Il fait froid. Le gel est une brûlure plus intense que le soleil. L'enfer est une mer de glace criblée de stalactites et toute engelure est un cataclysme à venir. La fonte des neiges, le glissement d'une écriture sur les terrains du corps et la chair nègre sous la peau. La peau blanche du saisonnier.

Quand la pureté du glacier se confond à la flaque noire et froide où le baigneur du jadis plongeait ses pieds de marcheur ensanglanté. Celle de la Meuse, fleuve sans aval et sans amont, qui noyait les terres grasses de Charleville sous ses crues. La peau du fils transpire la sueur et le lait de son passé sous la neige du manteau blanc. Les boutons, un à un, sautent sous la pression de l'âme et rendent à l'air libre ce cœur emprisonné. Poitrine ouverte au vent.

 

Outre plaine, les premiers fusils se chargent de mitraille. Le cœur braqué du poète attend les balles de la trahison et les douilles de la postérité.

 

Trépasser l'ennui, l'Europe des vieux jours. Frayer le pli du vent, briser les vagues de l'océan d'ici, montagnes aux dents cariées et creuses, pour déblayer avec les pelles de ses mains, le corail d'une congère. Crier dans la nuit, de ses deux brillants d'étoile, un désir de soupe chaude et de pain noir.

 

Les yeux s'inventent un paysage à la mesure de leur faim. Et ce soir, au refuge, un couvert d'argent sera mis à la table des chevaux.

 

Ah, le feu sacré des lacs gelés que l'on voit d'ici comme une rosée de larmes sur la plaine. Demain rendra le jour à l'embarqué de Gênes, sur un bateau chargé de fièvres. Avec au bout du voyage, cinquante degrés centigrades et la gangrène d'un marchandage inachevé.

 

par Dionys publié dans : Publications
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Lundi 28 janvier 2008

L’infini laissé en friche.  

Evacuée par le sublime, cette étendue vouée au vol migrateur, et au silence craquelant des lacs, sous l’empan de gel qui défigure l’étang, enjambe la grande marche du couchant.  

Le regard encastré du soleil, voyeur de lune éclipsé, découpe un trait de ciel d’escale pour le passant dépecé de ses pas. C’est ici le refuge des outardes, sous le voile entrelacé de l’aube avec la nuit, dans le canevas nostalgique des souvenirs.
 

Un chant de langue félibrige fendille l’insomnie. Lardé d’entrechocs et de plaintes, un envol de stridences, battements d’ailes et de cœurs, d’un même rythme disloqué, renverse les vents insoutenables qui noroient le silence.  

Haletante impatience, mon souffle ventriloque ce monde sauvage où je crois entendre les voix de mon enfance. Répercutantes.  

L’épelé de leur écho, sur les langues de chair, enliées et adultes, n’est plus que le déglutissement des rêves dans la vieillesse du non départ.
 

Le silence seul interfère.

par Dionys publié dans : Proférations
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Samedi 26 janvier 2008

Voici un extrait de "Chacun son tour" dont le texte intégral est publié dans le numéro 8 de la revue Mercure liquide. 

 

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... Le verre se vide, la cigarette s’écrase dans le fond du cendrier. L’une en appelle à l’autre et leurs voix se répondent, s’entremêlent, s’engueulent et se réconcilient, dans un même geste, pour la continuité de ce rêve évaporé, parti en cendres, qui réunit tous les bougres du monde, gens de peu, gens de trop, perdus dans la nuit. L’infatigable nuit.

 

Quelque chose, au creux de ces mains démunies, tient lieu de rêve. La lumière palpable d’un objet, d’un geste ou d'un souvenir. Tenir ce rêve, quand bien même partirait-il en fumée, quand bien même partirait-il en gorgées de poison, le poing crispé, la gorge serrée, c’est le défi lancé à la nuit...


www.mercure.phpnet.org/site/
par Dionys publié dans : Publications
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Mardi 22 janvier 2008
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Après avoir enchaîné des projets aussi variés et ambitieux que « Hulk » ou « Le secret de Brokeback mountain », Ang Lee revient à la Chine historique des années quarante. Et Plutôt que de situer l’action de son film à Pékin, Ang Lee choisit Hong-Kong et Shanghai. Deux lieux mythiques de ce que la Chine représente à l’époque pour le monde qui se dessine au crépuscule de la seconde guerre mondiale : occupation fasciste japonaise, nationalisme chinois et international communisme se mêlent alors dans une danse macabre qui n’a pour finalité que de soumettre un peuple qui, quoi qu’il arrive, ne pourra échapper aux affres de la dictature.

 

Lieux de tous les enjeux, de toutes les stratégies et de toutes les répressions idéologiques, Hong-Kong et Shanghai semblent avoir été tracées pour le film d’espionnage en tant que genre. Mais en se perdant parmi la foule et les ruelles de ce labyrinthe vivant, nous finissons par nous rendre compte que l’intérieur compte bien plus que l’extérieur, que l’envers du décor est bien plus meurtrier que les façades, que l’intimité des alcôves est bien plus dangereuse que les frottements de la foule qui grouille dans les rues. Car c’est derrière le clos des murs que se passe l’essentiel : il s’y fomente des plans secrets, on y torture, on y fait l’amour, on y joue la comédie et les parties de mah-jong, comme les mises en scène de théâtre, peuvent s’avérer tout aussi stratégique qu’un plan d’attaque militaire. Le choix des mots peut être bien plus meurtrier que le choix des armes.

 

Historiquement, en choisissant la période de l’occupation japonaise, Ang Lee semble établir les tenants et les aboutissants d’un possible film d’espionnage qui finalement n’aura pas lieu. Car plus qu’un film d’espionnage, « Lust, caution » est, comme son nom l’indique, un film organisé autour du péché. Le pêché, qui est déjà présent dans le titre, se voit représenté tout au long du film par différentes séquences dont ces prenantes scènes sexuelles qu’Ang Lee maîtrise à la perfection, comme peu de cinéastes savent le faire. 

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La luxure (par le sexe), le mensonge (qui infiltre les corps et les esprits), l’avidité (pour le pouvoir), la vengeance (au nom de l’idéologie) ou finalement la trahison (pour l’individu contre le groupe) sont les multiples formes que prend le pêché tout au long de la construction du film qui devient de plus en plus prenant au fur et à mesure que la relation entre Yee (Tony Leung) et Wong Chia-chi (Tang Wei) se fait incarnée. Au niveau du montage, l’architecture en flash-back et flash-forward permet de recentrer le film autour des personnages principaux et non autour de l’action idéologique qui n’est finalement qu’un prétexte pour situer le drame et la comédie de la trahison.  

 

A la fin du film, le personnage de Chia-chi dit que la pénétration sexuelle finit par pénétrer les cœurs, et qu’elle a pour objectif, au nom de l’idéologie, de pénétrer celui de Yee. Mais alors qu’il croit pénétrer le corps de Madame Mak, Yee pénètre celui de Chia-chi. Et tandis  qu’elle croit abandonner son corps au nom de Madame Mak, c’est celui de Chia-chi qui la fera trahir son groupe pour sauver la vie de son amant Yee.

 

Quand au groupe, il s’agit en fait d’une troupe de théâtre amateur réunie au gré de rencontres entre quelques étudiants de l’époque. Mais la troupe en question, forte du succès de leur pièce nationaliste, finit par entrer en scène dans la vraie vie (la vie historique) en se créant une mission arbitraire au nom d’un patriotisme vengeur qu’instigue le responsable de la troupe. Une fois le pacte scellé, les comédiens s’inventent un décor et des personnages à la hauteur de leur folie. La finalité de la pièce qu’ils ont écrite étant d’assassiner le ministre Yee (qui collabore avec l’occupant). Le décor devient alors cette maison où Madame Mak (qui est en réalité Chia-chi) et son mari (un autre comédien de la troupe) sont censés vivre alors que lieu s’avère être le repaire du groupe.

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Ainsi placé sous le signe du double jeu, comme ces interminables parties de mah-jong au féminin qui ponctuent le film, « Lust caution » instaure des règles qui sont faites pour être transgressées et donc vouées à la trahison de ceux qui ce sont lancés dans le jeu. Le complot (comme une forme politique du jeu) que met en place la troupe de comédiens nationalistes les mènera tous ensemble à la mort, inséparables dans leur destin et devant le gouffre qui les attend au moment du peloton d’exécution.

 

Prêts à tout pour arriver à leur fin, les protagonistes se montrent de plus en plus fanatiques et extrémistes dans leurs actes. Comme dans cette hallucinante scène de tuerie où chaque membre de la troupe s’oblige, dans une rare violence, à assener chacun son tour un ou plusieurs coup de couteau au frère du chef du groupe qui, lié à Monsieur Yee, a surpris leur machination. Et alors que chaque coup semble fatal et mortel, le frère se relève en les regardant fièrement. Son cadet n’aura d’autre issue que de l’achever sauvagement dans son agonie.

 

Double visage de la Chine de l’époque, les deux frères ne savent pas encore que leur quête idéologique sera veine, puisque c’est finalement le communisme de Mao qui triomphera sur les idéaux nationalistes de Tchang Kaï-chek aussi bien que sur ceux de l’occupant japonais. C’est ici la grande force de l’aspect politique du film car il montre que l’engagement idéaliste ne mène finalement qu’à la division de ceux qui se sont ligués. Ainsi, une unique et simple trahison peut faire basculer toute une révolution, ou changer sa couleur idéologique.  

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Mais plus qu’à la Chine historique, c’est à la plastique chinoise que Ang Lee revient. Les corps de Tang Wei et de Tony Leung incarnent à merveille ce retour. Film physique par excellence, « Lust, caution » met en scène les corps et leur pénétration dans le but de pénétrer lui-même le spectateur d’une jouissance qui est aussi celle du jeu de la manipulation et de la trahison. Les scènes sexuelles sont impressionnantes car elles ne relèvent en rien de l’érotisme tiède que l’on peut habituellement voir dans le cinéma contemporain. Il s’agit là d’une véritable effusion physique. D’un côté les mains de Yee, qui sont plus habitués à la torture de prisonniers politiques. De l’autre la main de Wong Chia-chi qui s’est apposée sur celles de ses camarades comédiens lors du pacte qu’ils scellent au début du film dans le but d’assassiner Yee.

 

Le sentiment national, même si cela n’est jamais dit ou montré, ne résiste pas aux tortures du sentiment amoureux, physique et viscéral, qui unit les amants. Un état de possession et de dépendance à la chair qui d’un coup les perd lorsque ceux-ci sont sur le point de dévoiler leur amour. Yee lorsqu’il entend la chanson d’amour chinoise chantée par Chia-chi dans la maison de geishas japonaises. Chia-Chi lorsqu’elle passe au doigt la bague en diamants de six carats offerte par son amant. Un amant dont elle semble s’être éprise au point de signer son arrêt de mort en sauvant la vie de son futur bourreau. 



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Dans la représentation de leurs sexualité, plutôt que de commencer par des scènes douces pour aller vers des scènes de plus en plus débridées et extrêmes, Ang Lee opte pour le contraire en faisant de leur première nuit d’amour un exutoire sadique aux pulsions de Yee. Puis, de rencontre en rencontre, la sexualité se fait de plus en plus à l’image de Chia-chi. Alors que Yee la pénètre, elle semble pénétrer le cœur de Yee et réussir sa « mission ». Elle devient petit à petit son égale puis se retrouve en situation de domination. La conspiratrice met son désir au service de la « cause » et transforme sa répulsion en jouissance, comme si le rôle du corps de Chia-chi surpassait celui de son esprit pour ne faire plus qu’un avec Yee et peut-être se transformer en amour. Yee, plutôt que d’être anéanti par le politique, sera anéanti par le sexuel, voir par l’amour. A mesure que l’étau des cuisses de la jeune femme se resserre autour de Yee, l’Histoire se resserre également autour de son personnage d’homme d’Etat. C’est la force de construction du film qui, en mêlant le sexuel et le politique, arrive à nous faire percevoir le vertige érotique de la trahison.

 

par Dionys publié dans : Cinéma
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Mardi 22 janvier 2008

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La particularité du troisième film d’Asghar Farhadi est de s’inscrire dans une seule journée, jusqu’à ce que la nuit tombe et que débute la fête du feu (jour de liesse populaire en Iran). Du matin qui célèbre l’innocente jeunesse d’un couple en train de commencer dans la vie jusqu’aux plans finaux qui montrent un couple au bord de la rupture, il n’y a que l’espace de cette journée dont le principal témoin est Rouhi. Engagée comme femme de ménage pour remettre de l’ordre dans l’appartement d’un couple avec enfant, la jeune femme, malgré elle ou par son impétueuse curiosité, ne sèmera que le désordre.
   


A son arrivée, tout est placé sous le signe de la difficulté de communiquer et de la promiscuité suspicieuse entre voisins. Dans un pays comme l’Iran, le cinéaste semble nous dire qu’il ne faut cesser de passer des barrières plus ou moins infranchissables pour arriver à ses fins. En effet, l’interphone des gens chez qui Rouhi doit se rendre ne marche pas et elle est obligée de passer par l’interphone de la voisine qui (nous le saurons plus tard) s’avérera jouer un rôle important dans l’histoire.  

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Après ces premières embûches, Rouhi découvre à la fois le chaos de l’appartement dans lequel elle doit travailler et le chaos de la femme qui est censé l’embaucher. Première tâche : rassembler des bouts de vitres brisées dont les éclats jonchent le sol. Puis, petit à petit, détournée de son rôle de femme de ménage (et notamment par la maîtresse de maison) Rouhi se fait d’abord témoin de la névrose qui semble emporter les personnages du couple jusqu’à l’implosion.


Puis de son rôle de témoin, Rouhi passe à celui d’actrice. Mojdeh, qui soupçonne sa voisine coiffeuse d’être la maîtresse de son mari, pousse Rouhi à pénétrer l’appartement de Simin, la voisine, en demandant à la jeune femme de prétexter une épilation des sourcils pour son mariage qui approche. 

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Simin, qui est un personnage que l’on ne verra d’ailleurs pas durant toute la première partie du film, se révèle être quelqu’un d’attachant, et d’une grande douceur, ce qui met d’un coup en doute tous les soupçons que la femme et les voisins avaient à son égard. Mais du coup, à partir de son intrusion dans la vie de Simin, Rouhi commence à rapporter quelques mensonges qui ne font qu’entamer un peu plus la fébrilité, pour ne pas dire la paranoïa de Mojdeh. 


C’est en cela que le Asghar Farhadi est fort car il nous oblige à rentrer dans le film sous le regard des femmes pour mieux nous dévoiler la vie des hommes. Le film, que l’on pourrait qualifier d’un abord féministe, comme beaucoup de films iraniens, est en fait un film d’hommes dont la constante fragilité nous fait douter. La fête du feu donne sa chance aux hommes. Et en particulier au personnage du mari dont on ne sait jamais vraiment (sauf à la fin du film) s’il est la victime d’une femme dépressive et jalouse ou bien s’il la trompe vraiment sans vergogne avec la voisine.


Finalement, si la psychologie de Mojdeh domine le point de vue du spectateur jusqu’à l’apparition de la voisine, il est fascinant de voir avec quelle subtilité Farhadi nous oblige à vivre dans l’intimité du décor principal (appartement spacieux d’un immeuble collectif) pour mieux nous faire saisir l’aspect intrusif et la complaisance des membres de la société iranienne, comme dans toutes ses scènes où les personnages secondaires (le vitrier, le propriétaire, la femme du concierge…) induisent qu’en dehors du mariage et d’une vie réglée par la tradition, il n’y a pas de liberté possible.    

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Le rapport à la tradition, comme entrave à la liberté (à la vie en roue libre) est d’ailleurs le point de départ du film, puisque Rouhi commence par coincer son tchador dans les roues de la moto conduite par son futur mari. Ensuite, le tissu noir continuera d’être tout au long du film l’objet d’une obsession qu’elle ne peut formuler car, ne retrouvant pas son tchador, Rouhi sait qu’elle risque d’être démasquée. Et de scène en scène, son angoisse va grandissante jusqu’à la toute fin où elle retrouve son fiancé qui lui demandera où est passé ce fameux voile qui avait mis « le tchador dans les roues » lors de la scène inaugurale. Comme s’il s’agissait pour Asghar Farhadi de formuler une espèce de perte de l’innocence que Rouhi incarne à merveille alors qu’elle s’apprête à se marier et que le couple qu’elle côtoie est en train de se déchirer sous ses yeux.


D’un point de vue narratif, le tchador, qui joue un rôle essentiel dans le film, est plus qu’un symbole. Il devient le fil d’Ariane d’un drame qui semble ne pouvoir trouver son achèvement que dans cet autodafé que nous propose l’une des dernières scènes du film où la voiture conduite par le mari (et raccompagnant Rouhi chez elle) traverse Téhéran en feu. D’ailleurs, si l’on ne connaît pas l’existence de cette fête, et en prenant cette scène pour ce qu’elle nous montre, nous pourrions très bien la prendre pour une scène d’émeutes, de guerre civile ou de révolution.

La fête du feu est un film rare dans la mesure où il échappe à la censure du régime en place comme aux codes parfois trop lisibles du cinéma iranien

 

par Dionys publié dans : Cinéma
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Mardi 15 janvier 2008


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Le grand drame des personnages de Maurice Pialat n'est pas celui de ne pas être aimés. Leur drame, au contraire, est de ne pas aimer, de ne pas savoir aimer en retour celui ou celle qui les aime.
Dans «  A nos amours », Suzanne n’arrive pas à aimer Luc et préfère dévorer les hommes qu’elle rencontre au gré de ses pérégrinations et de sa vie dissolue. Dans « Police », l’inspecteur Mangin est incapable d’aimer Noria. Il n’arrive pas à passer de l’autre côté. Du flic au voyou, du français à l’arabe, de la misogynie à la tendresse, de son rôle de célibataire déchu à son rôle d’homme entièrement abandonné à ses sentiments pour Noria. L'abbé Donissan, dans « Sous le soleil de Satan » est incapable d'aimer Dieu. Et sa tentation du Diable ne cesse de le révéler à lui-même et aux autres comme un Saint. Pareil pour le petit François de « L'enfance nue » qui est incapable d'aimer sa famille d'adoption et qui de quatre cent coups en quatre cent coups ne fait que déployer la part cruelle de son enfance. Dans « La gueule ouverte », le fils indigne interprété par Philippe Léotard est incapable d'aimer son père et de communiquer dans la franchise avec ceux qui l’entourent. Dans « Le Garçu », le personnage interprété par Gérard Depardieu est à la fois incapable d'aimer son père, qui est en train de mourir, et incapable d’être pleinement aux côtés de son fils pour le voir grandir. L’irresponsabilité du père, qui est finalement lui-même un enfant, ne cesse de le dévorer et de le montrer aux yeux du monde comme un homme, et donc un père, impossible à vivre. 
Les personnages de Pialat développent dans le mélodrame, l'impossibilité de donner tout ce qu'ils ont dans le cœur. Quelque chose du monde les en empêche. Quelque chose qu'ils ne peuvent saisir et qui les emportent dans leur fuite, eux qui courent après la tentation d’un bonheur qui ne ressemble qu’aux êtres qu’ils ne peuvent aimer. 

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Il paraît alors évident de faire le parallèle avec le personnage « Pialat » lui-même. Dans son rapport au cinéma, aux autres cinéastes, aux arts en général et à la peinture en particulier. Humainement, l’autre est avant tout celui qu’il ne peut se permettre d’aimer. Alors que Pialat ne cesse d’être, encore aujourd’hui, un des cinéastes les plus aimés et les plus admirés par ses pairs. Son extrême intransigeance par rapport à lui-même, d’interview en interview, semble le dévorer et pourtant nourrir ses films. Jusqu’au « Garçu » qui sera à la fois son film le plus autobiographique et le plus dur par rapport à lui-même. Depardieu y est enfin le double tant et tant recherché au travers des premiers films de Pialat (après les « échecs » filiaux de Jean Yanne et de Philippe Léotard). Il est à la fois le père et le fils, dans une même irresponsabilité totale par rapport au monde. Ce qui le rend en même temps touchant, attachant et aimable, malgré sa sourde violence. C’est tout à fait Pialat tel qu’il transparaît à travers les médias et les différents entretiens qu’il a pu donner. On se rappelle ainsi tous de la grande phrase cannoise, poing brandi : « Vous ne m'aimez pas, et bien je ne vous aime pas non plus ! ». 
Pialat ne parlait que d'amour, tout en évitant scrupuleusement le mot lui-même comme de filmer les situations amoureuses dans leur trop simple appareil. Préférant la représentation d’une sexualité brute, les disputes, les points de rupture… L’amabilité de Pialat ne transparaît finalement que dans les scènes de groupe, les rapports collectifs. Je pense ici à ses nombreuses scènes de repas (« Loulou », « A nos amours », « Van Gogh »…) où les amis, la famille représentent l’amour à la fois réalisé et impossible, car il est indissociable de la jalousie. Ce qui tourne parfois au drame, comme dans « Loulou », ou au règlement de comptes verbal comme le retour du père à la table familiale dans « A nos amours ». 

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Le choix de Van Gogh, comme sujet biographique ultime paraît alors évident. Van Gogh n’est pas un peintre maudit, un mal aimé. Il est le mal aimant par excellence. Celui qui par ses trente ans d'avance sur la peinture ne pouvait être que le prophète de la tristesse qui durera toujours. Avant toutes choses, le grand drame de Vincent Van Gogh, tel que dépeint par Maurice Pialat, est le portrait d’un homme qui est dans l’incapacité totale d’aimer. Van Gogh ne souffre pas de ne pas être aimé. Il souffre de ne pas aimer la fille du docteur Gachet. Il souffre de ne pas aimer son frère Théo. Il souffre de ne pas aimer les « croûtes » de Cézanne et de Renoir, tout comme l’art en général, la peinture en particulier et tous ces « cloportes » de marchands. Comme disait Léo Ferré : «  Le grand drame des solitaires, c'est qu'ils s'arrangent toujours pour ne pas être seuls. » 

www.maurice-pialat.net

 

par Dionys publié dans : Cinéma
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Mardi 15 janvier 2008

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Fable moraliste sous forme de voyage initiatique au temps perdu puis retrouvé, « Into the wild » n’est pas exactement ce que l’on appelle un road-movie car le déroulement narratif choisi par Sean Penn ne repose ni sur la continuité temporelle ni sur la fluidité des espaces traversés. En réalité, il s’agit d’un voyage psychologique, à la fois construit et déstructuré par les souvenirs d’une famille que le personnage principal (Chris McCandless) choisi de quitter pour vivre, au-delà de son destin tout tracé, une aventure solitaire extrême : rejoindre l’Alaska et y survivre en lien direct avec la nature.

Mais à force d’en référer continuellement à la famille McCandless, et en plaçant sa décomposition au cœur du dispositif dramatique, le film s’assèche petit à petit du lyrisme qu’il aurait pu contenir. A force d’explications psychologiques et de vérités existentielles sur les rapports filiaux ratés entre le fils et ses parents, les motivations du héros prennent du coup trop de place par rapport à la réalité physique de l’aventure qu’il est en train de vivre sous nos yeux. En savoir trop sur les raisons de son départ nous empêche d’apprécier la destinée d’Alex Supertramp (ainsi renommé) qui est à la fois terriblement pragmatique (dans sa survie) et complètement irraisonnable (dans sa quête). Et c’est à mon avis là que le film aurait pu être passionnant : en permettant au spectateur de s’abandonner au film comme Chris McCandless s’abandonne à la nature qu’il traverse. 

Ainsi, en se détournant du présent vécu, tendu jusqu’à son point de rupture qu’est la mort, en occultant la nature sauvage du sujet, en lui préférant la psychologie descriptive du passé, les séquences s’enchaînent dans un désordre séquentiel qui ne fait que rendre un peu plus floue la vision de la quête spirituelle entamée par Supertramp. 

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« Into the wild » refuse étrangement l’action au profit des mots, et de la musique, qui prennent une place considérable dans la mise en scène. Et pour ma part, je trouve que le film ne laisse pas assez d’espace au silence du monde sauvage, comme s’il demeurait étouffé, comme s’il lui était empêché de résonner jusqu’à nous, spectateurs.

On y parle aussi beaucoup et le verbe appuie en général sur une vision bien pieuse de la vie où chaque rencontre est un prétexte au prêche d’une morale somme toute assez convenue et sans surprise, notamment sur la famille. Et si Chris quitte sa famille, c’est pour chemin faisant se trouver une autre famille, adoptive cette fois. Et y ils sont tous. Le grand-père, ayant perdu femme et enfant, qui lui apprendra l’art de travailler le cuir et d’aimer son prochain. Le père, fermier du middle-west, viril et bonhomme, qui lui apprendra la joie du travail de force. La mère, en la personne d’une travelleuse hippie dont le fils a lui aussi disparu. Et enfin, la jeune et jolie voisine du camp hippie qui se verra refuser ses avances par Supertramp, comme s’il ne voyait en elle que sa sœur et non son amante. 

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La sœur de Chris qui sera tout au long du film la voix-off compréhensive, complice et protectrice des raisons et de la folie du héros, mais qui n’aura de cesse de nous dire que ce n’est pas à elle de raconter son aventure et qu’il revient à son frère d’en écrire les chapitres. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fait, en inscrivant le fil de son histoire sur différents supports : une planche de bois burinée au couteau, un journal de bord réduit à sa plus simple expression, et jusque sur sa propre ceinture en cuir qu’il grave des symboles représentatifs de sa quête.

Beaucoup de musique également. Une succession de chansons libertaires, qui prises indépendamment les unes des autres ont toutes leurs qualités et leur force, mais qui mises bout à bout, dans une espèce de flot continu, transforme l’œuvre en une sorte de film musical qui nous empêche toute prise de contact réelle avec la nature filmée. Nous restons, par ce trop plein de verbe et de musique, à distance du monde sauvage filmé par Eric Gautier et Sean Penn. 

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Mais par son titre même, le film ouvre l’aventure sur un malentendu. En fait de monde sauvage, de nature indomptée et de liberté retrouvée, l’aventure d’Alex manque cruellement de sauvagerie et « Into the wild » de nous livrer trop de sagesse dans son écriture et dans sa façon de filmer l’homme dans la nature, et vice et versa. Tout est parfaitement agencé, éclairé et cadré dans un symbolisme rigoureux qui ne tourne autour d’Alex que pour en faire un héros tendant à la mystique, où plane même l’ombre d’un Jésus des temps modernes. Et au bout du compte, à force d’être au service de la pieuse image du Supertramp, le film manque d’une véritable confrontation avec la nature. Il manque la sensation cruelle de ce combat de l’homme pour sa survie. 

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Et pour finir de manière plus positive sur ce qui me paraît être l’aspect le plus important du film, je retiendrais de « Into the wild » un décor, un lieu emblématique de l’échec de Chris McCandless. Cruelle destinée, puisque au bout de son long périple, Alex tombe sur la carcasse d’un bus vers laquelle il ne peut s’empêcher de se ruer, comme un enfant, pour en découvrir l’espace et l’utilité. Îlot de civilisation retrouvée au milieu de la nature sauvage, Supertramp fera l’erreur fatale de choisir cet endroit comme lieu de refuge et comme point d’encrage. Ainsi commence sa chute. En choisissant finalement la sédentarité de ce « Magic bus », Alex, en retrouvant la carcasse de la société qu’il fuyait, trouve le lieu de sa perdition et de sa mort.

par Dionys publié dans : Cinéma
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Lundi 7 janvier 2008



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Pour ceux qui ont eu le bonheur de goûter les chansons opiacées des « Traces », ou du premier album de Black Maria, il est évident que les années 90 n'ont pas la même saveur. Cette rage lyrique qui animait (au sens presque apache) les chants d'Olivier Delacroix restent à jamais gravés dans nos mémoires d'adolescents solitaires. Des prénoms féminins, sauvages à vivre comme à prononcer : Saya, Monna, Aïama, sans oublier Maria la noire. À la fois sexuelles et maternelles, les femmes d'Olivier Delacroix sauvent l'homme des gouffres où il ne cesse de plonger : la came, le sexe et les brûlures de l'âme. Elles sont à la fois la blessure et le baume, toujours salvatrices.

Aujourd'hui, c'est du pays de l'enfance que nous revient Olivier Delacroix. Un surnom de l'âge tendre remonte à la surface : Nixon. Les thèmes éternels de la maternité reviennent comme un seul homme enchanter les treize plages de « Nos verticales ». Et c'est la voix d'un homme devenu père que l'on entend planer sur les mélodies de l'album. On sent le désir de transmettre des mots simples, des sentiments purs. Mais loin des valeurs morales, c'est d'émotion, de rébellion, de poésie, de folie, d'enthousiasme qu'il s'agit. Cet album se tourne naturellement du côté de la paternité et de la filiation. A découvrir : l'émotion qui se dégage de « Théo », chanson dédiée à son fils.

Quand d'autres voient le destin de manière horizontale (le temps, l'argent, la gloire éphémère du music business actuel...) Nixon prend les choses verticalement. Tout est question d'ascension et d'altitude. Une approche quasi mystique, qu'on retrouve dans le rock comme dans les transes primitives. Un son propre aux grands groupes qui ont assimilé la « spirale infernale » comme Noir désir ou Kat onoma. Nixon fait partie de ces êtres sensibles, sensuels, pour qui la musique se propage par ondes de choc. L'amour est le moteur principal de l'écriture. La musique est en recherche d'altitude (pour reprendre un des titres de l'album). En grande partie composées par le guitariste Daniel Cutayar, allié substantiel de ces verticales, les mélodies sont taillées sur mesure pour Nixon. Du coup, l'écriture d'Olivier Delacroix s'est simplifiée tout en gardant le lyrisme qu’on lui connaissait déjà dans les albums de Black Maria.

Avec des guitares étirées comme des chats, hésitants entre griffes et coussinets, l'esprit félin de l'album se tourne vers la douceur d'une chanson de sentiments tout en gardant le sens de la déchirure et de l'innocence sauvage. D'ailleurs, des chansons comme « Senorita » ou « La foule » réussissent parfaitement cet équilibre entre énergie rock et simplicité mélodique. Et il est vrai que l'album de Nixon, comparé aux sons bien proprets de la nouvelle scène française, est d'une teinture assez impressionnante. Malgré quelques morceaux un peu plus étouffants au niveau de la production, on prend de plus en plus de plaisir à pénétrer dans l'album pour arriver en plein dans des titres plus forts à boire comme « Nina », « Quelque part » ou « En zone tubulaire ».

Plus alternatif que jamais, l'album a été édifié avec une volonté tenace, notamment grâce à la production artistique signée Yarol Poupaud (FFF). Pour cet album, Olivier Delacroix a décidé de tout maîtriser et de faire appel à ses amis pour concrétiser l'album. Tout le monde a mouillé la chemise (le plus souvent bénévolement et avec les moyens de la rage) pour faire aboutir le projet. Mais le plus incroyable dans l'histoire reste qu'aucun label français n'a voulu mettre ses billes dans l'album. Difficile à croire quand on sait que le rock français doit énormément à Olivier Delacroix, au même titre qu’un Bertrand Cantat ou qu’un Rodolphe Burger. Olivier a heureusement trouvé sur sa route le soutien de Spozzle records (label anglais). « Nos verticales », premier nouvel opus de Nixon brûle d'impatience « d'embrasser les villes » et de pouvoir laisser déborder cette rage contenue qui grogne au coeur de l'album.

Nixon "Nos verticales", chez Spozzle Records / Codaex France

 

 

par Dionys publié dans : Musique
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Dimanche 6 janvier 2008

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Depuis « Négatif », Benjamin Biolay est au sommet de la pop. A la fois héraut mal-aimé du renouveau de la chanson (interpénétrant pop et hip-hop) et butineur d’un champ de fleurs vocales multicolores, Biolay a su se dédoubler pour les autres et se réunir pour lui-même, se concentrer jusqu’à l’extrême pour nous offrir des hymnes ultimes comme « Tant le ciel était sombre » ou « De beaux souvenirs ».

La voix douce et revêche du caladois, ses mots crus et mordorés, l’adolescence fièrement attardée de ses pochettes, son goût prononcé pour les bas fonds amoureux qui, à quelques encablures de la prostitution, signent une écriture à la fois charnelle et pudique, revendiquent un romantisme quasi cinématographique évoquant tout aussi bien les héros de notre jeunesse que les quidams de nos virées nocturnes.

Avec « Trash Yéyé », Biolay prouve encore sa maîtrise harmonique et sa connaissance aiguisée des instruments de l’orchestre. Pour chacun, sachant avec expertise ce qu’il peut en délivrer, Biolay trouve à chaque fois la juste place qui sied à la guitare, au clavecin, aux cuivres, aux cordes… pour donner comme un supplément d’âme à la chanson composée. Sans oublier le lyrisme naturel des mélodies, les arrangements enchevêtrés et classieux, la puissance tellurique du son et des programmations, le parfait étalage des instrumentations, la résurgence des chœurs dans le soutien des émotions, l’utilisation des boucles, à la fois tirées de bandes originales de films ou de sons documentaires.

Un tout qui relève à la fois de la direction d’orchestre et de l’intimité viscérale du compositeur, un album où l’élégance pop n’hésite pas à se jeter à travers le vide-ordure des sentiments, comme un dîner aux chandelles à la fois nourri de cafés « starbucks », de hamburgers king-size et des mets les plus raffinés. 

www.benjaminbiolay.com

par Dionys publié dans : Musique
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Dimanche 6 janvier 2008

Petit comparatif entre deux versions d'un même article.

 
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Première version

Baigné de lumière, caressé par les rayons d’un soleil ardent, « Syndromes and a century » est un film contemplatif, au véritable sens du terme, un film qui accompagne le temps qui nous échappe et fait de chaque plan une source intarissable de réflexion. Le temps qui nous échappe est celui de la maladie et de la mort mais aussi celui de la vie et de la nostalgie qui en découle.

Autant « Tropical malady » nous plongeait progressivement au cœur des ténèbres autant « Syndromes and a century » nous en extirpe pour faire accéder le spectateur à l’aube des visions qu’il pressentait dans l’obscurité. Chaque plan de Weerasethakul regarde le monde en face pour mieux l’éclairer de sa vision : les fenêtres de l’hôpital de campagne, où se situe la première partie du film, donnent sur la luxuriance d’un monde qui n’est déjà plus, les regards se perdent dans le vert, l’humidité de la nature est à la fois glissante et poisseuse.

Comme dans ses précédents opus, Apichatpong Weerasethakul opte pour un film en deux parties distinctes qu’il module cette fois de nuances répétitives pour nous faire revivre l’essentiel de chaque situation, notamment celles qui sont portées par les dialogues : le recrutement d’un nouveau médecin, la visite des moines bouddhistes où une double déclaration d’amour impossible. Beaucoup plus verbal que ses deux derniers films, « Syndromes and a century » pousse un peu plus loin la construction de « Tropical malady ». Il développe une première partie latente, étirée, presque aux limites de l’ennui, avant de nous plonger dans une deuxième partie soudainement matérialisée, palpable et concrète.

Point d’encrage de tous ses films, la maladie permet à Apichatpong Weerasethakul de nous proposer une quasi ciné-thérapie : la douceur des plans, des paroles et des gestes, la division presque invisible du film en deux parties, la répétition des plans fixes et des dialogues (avec leurs nuances) ajouté au glissement des travellings autour des statues, l’omniprésence du vert originel et de la lumière accrue, la lucidité du cinéaste… nous révèle à nous-mêmes.

C’est peut-être ce que l’on peut appeler le point de vue tropical du cinéma (citons dans ce sens des cinéastes comme Jia Zhang-ke, Hou Hsiao-hsien, Tsai Ming-liang…) : un cinéma où la torpeur de la contemplation serait préalable au réveil brutal du monde tel qu’il est. La médecine moderne est passée de la science à la technologie, l’industrialisation dévore les jungles et les grandes villes se peuplent de joggers en légion.

Dans « Blissfuly yours », les protagonistes allaient baiser dans la jungle pour s’extraire et se vider de leur mal infernal. Ceux de « Syndromes » se dédoublent, et dédoublent leurs maux, pour nous offrir deux visions d’une même histoire dans deux lieux différents. Mais l’hôpital de campagne et l’hôpital de ville sont tous les deux à la lisière d’un monde qui ne guérira pas.

Les films d’Apichatpong Weerasethakul nous donnent une vision du monde où la fin de celui-ci implique un retour au commencement, à l’origine. Fin du monde pourtant douce et nostalgique car elle fait de la nature l’élément destructeur sublime où l’homme abandonne son consentement. Animal et sexuel, le jardungle d’Eden préalablement dépeint dans « Blissfuly yours » et « Tropical malady » se voit bout à bout dévoré par une cité industrielle où le bonheur est un édifice sans cesse construit sur ses ruines.

 

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Deuxième version

Beaucoup plus verbal que ses deux derniers films, « Syndromes and a century » pousse un peu plus loin le système de construction de « Tropical malady » qui commençait avec un mouvement lent et contemplatif avant d’accélérer subitement le rythme.

En développant une première partie latente, étirée, presque aux limites de l’ennui, Weerasethakul développe une vision onirique, presque fantastique, des personnages avant de nous plonger dans une deuxième partie soudainement matérialisée, palpable et concrète.

Mais comme pour ses précédents opus, Apichatpong Weerasethakul opte pour un film en deux parties distinctes qu’il module cette fois de nuances répétitives pour nous faire revivre l’essentiel de chaque situation, ce plus spécialement pour les scènes dialoguées.

Le recrutement d’un nouveau médecin, la visite des moines bouddhistes dans l’hôpital de campagne, une double déclaration d’amour impossible… Toutes ces scènes sont vues et revues sous un autre angle et sous une autre oreille, avec quelques nuances dans les mots, le phrasé ou l’émotion de la voix. D’infimes variantes qui nous poussent à réaliser notre propre subjectivité par rapport aux sons et aux images. Prouvant d’une certaine manière que le temps se matérialise avant tout par des souvenirs subjectifs plus que par une réalité documentaire.

Les fenêtres de l’hôpital de campagne, où se situe la première partie du film, donnent sur la luxuriance d’un monde qui n’est déjà plus, les regards se perdent dans le vert, l’humidité de la nature est à la fois glissante et poisseuse. Et confrontant comme toujours ruralité et urbanité, tradition et modernité, fiction et document (voir et revoir le fabuleux « Mysterious object at noon »), Weerasethakul définit la ligne d’horizon de personnages qui sont avant tout en fuite par rapport à leur milieu naturel.

L’ailleurs est parfois choisi (souvent pour des raisons sentimentales), l’ailleurs est parfois subi (pour des raisons cette fois plus sociales) mais cet ailleurs crée la souffrance car il éloigne du lieu d’encrage originel. L’originel étant chez le cinéaste thaï situé dans la jungle luxuriante qui entoure le Bangkok maladif et brutal. La médecine moderne est passée de la science à la technologie, l’industrialisation dévore les jungles et les grandes villes se peuplent de joggers en légion, comme ceux qui apparaissent de manière quasi surnaturelle à la fin du film.

Dans « Mysterious object at noon », les différents récits documentaires mis bout à bout devenaient fiction. Ici, dans « Syndromes and a century », ce sont les syndromes d’un siècle qui font somme pour nous confronter à un proche avenir où les jungles urbaines auront certainement pris le dessus sur la jungle de « Blissfuly yours », où les protagonistes allaient baiser pour s’extraire et se vider de leur mal infernal.

Ceux de « Syndromes » se dédoublent, et dédoublent leurs maux, pour nous offrir deux visions d’une même histoire dans deux lieux différents. Mais l’hôpital de campagne et l’hôpital de ville sont tous les deux à la lisière d’un monde qui ne guérira pas.


 

par Dionys publié dans : Cinéma
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