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Dionys Décrevel

La graine et le mulet

3 Janvier 2008 , Rédigé par Dionys Publié dans #Cinéma

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Tandis que Slimane Badjii s’effondre au pied des bâtiments qui ont vu grandir ses enfants, sa belle fille Rym, tout en sensualité viscérale, improvise une danse du ventre féconde au milieu des vieux musiciens de la fête organisée sur « La Source » : nom du rafiot acquis et retapé pour une bouchée de pain par Monsieur Badjii. Une nouvelle vie doit commencer pour lui. Après une vie consacrée à travailler pour les autres, Slimane s’invente une nouvelle jeunesse, avec la complicité de sa fille d’adoption interprétée par Hafsia Herzi. Une retraite libre de tous comptes, une utopie qui se réaliserait en famille, avec ceux qui l’aiment et qui l’entourent : monter un restau de couscous au mulet (nom d’un fameux poisson méditerranéen qui fait irrémédiablement penser à cet âne, à la fois symbole d’un acharnement têtu et d’un monde obsolète qui tend à disparaître). Ce monde est celui de Slimane et de tous les hommes de cette génération sacrifiée à la fois par leur pays d’origine et par leur pays d’adoption. 

Politiquement, une des forces du film d’Abdellatif Kechiche est d’être au contact (caméra à l’épaule) d’une vraie vision moderne de son pays, celle d’une France, riche d’humanités, qui s’engage avec véhémence et courage. Slimane s’est engagé jusqu’au bout pour sa famille, en sacrifiant sa vie au travail. Mais ironie du sort et incompréhension des générations : en retour, ses fils lui suggèrent de retourner au bled, comme s’ils voulaient s’en débarrasser. Ce qui revient à dire que cet engagement de la première génération reste vain. Slimane a vécu sa vie pour les autres bien plus que pour lui-même, avec un cruel manque d’égoïsme. 

Car le film évoque aussi l’impossibilité d’entreprendre, de réaliser ses rêves et de bâtir des utopies, aujourd’hui, dans un pays comme la France. C’est aussi pour cela que le film est important, parce que jusqu’ici aucun film français n’avait mis au cœur de sa narration un personnage comme Slimane Badjii, un de ces hommes arabes (un « chibane »), homme de la première génération, homme de main de la reconstruction d’un pays qui, en retour, n’offrira au héros du film que mépris, humiliation, abandon et oubli. Le drame étant qu’aujourd’hui, cette génération d’hommes est en train de disparaître, définitivement. Dans vingt ans, il ne restera aucune trace de leur vie, de leur don total, du pont qu’ils ont tendu à la force de leurs bras et de leur amour entre les rives de la Méditerranée. 


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Mais loin d’un certain prolétarisme sudiste, Kechiche invente un cinéma qui rend profondément justice sans jamais être moral. Là où un Guédiguian dépasse parfois cette limite, Kechiche est du côté de l’humain plus que du côté du sujet, ce qui le sauve à bien des reprises du simple portrait social. Cela tient aussi au fait que tous les personnages, quels qu’ils soient, ont le temps de s’exprimer. Un temps cinématographique faits de blocs, parfois étirés à l’extrême (certaines séquences durent plus de dix minutes), mais qui composent, par le dialogue et la joute verbale, un feu crépitant d’émotions.


Alors que les hommes s’enfoncent dangereusement dans la passivité et le silence, Kechiche donne la parole aux femmes qui ont le verbe à la fois volubile et rageur, fraternel et lucide. Les maîtresses femmes du film de Kechiche dominent le monde et le font tourner, elles orientent chaque scène par ce qui fait leur force : la parole et l’action. Et Slimane est au coeur du tourbillon de sa famille décomposée, qu’il tente de reconstruire en en choisissant les membres (un peu à la manière d’un Jean-François Stévenin dans « Mischka »). Mais Kechiche n’oublie pas les côtés sombres de la fratrie. Il en montre les failles dans de nombreuses scènes, faisant de chaque geste ou de chaque parole donnée la possibilité d’une joie ou d’un drame. Lorsque au début du film, Slimane pose sa mobylette au pied de l’immeuble, sans se soucier de l’attacher, le spectateur sait d’emblée que cette mobylette sera le point de départ dramatique d’une future scène.  

Un monde s’achève. Les immigrés de la première génération ont vu mourir leur utopie. Ceux qui sont venus en France pour reconstruire le pays et en faire une terre d’héritage et de bonheur pour leurs enfants n’auront finalement rien à léguer. Et surtout, leurs enfants ne semblent pas vouloir de cet héritage. Les fils de Slimane, avec une certaine forme de lâcheté, le poussent à rentrer au bled, à quitter sa minuscule chambre d’hôtel, son travail à mi-temps qui le rapproche un peu plus chaque jour du chômage, d’autres voudraient le voir recoller les morceaux avec son ancienne épouse (celle qui prépare en secret le fameux couscous qui sera tout au long du film le nœud dramatique de l’œuvre). Mais la seule à pousser Slimane à se réinventer une nouvelle vie, c’est Rym, sa belle fille. C’est elle qui est le souffle. Tandis que Slimane n’arrive plus à respirer, c’est elle qui lui insuffle le vent de l’espérance. 

Les personnages de « La graine et le mulet » sont chacun comme un petit grain de cet immense couscous que prépare la maman. Et Kekiche fait d’ailleurs de la graine (la fameuse marga) l’objet de toutes les fluctuations humaines qui chorégraphient le film. Lorsque les fils doivent se charger de rapatrier le couscous de l’appartement hlm familial au lieu où se déroule la fête, on sent le drame se nouer, en quelques plans. Alors que les protagonistes ne font que porter des casseroles à travers la ville, il est évident que quelque chose va se rompre, imploser, se briser. D’abord une marmite qui manque de se renverser à terre puis le couscoussier oublié dans la voiture du fils coureur de jupons.


Le drame lancé, Slimane, avec son pauvre cyclomoteur, part en quête de retrouver le couscoussier, le graal sacré. Premier échec : alors qu’il espérait retrouver son ex femme, celle-ci est partie dans les rues de Sète pour donner l’assiette du pauvre à un clochard. Deuxième échec : chez sa belle-fille, où celle-ci explose de rage de se voir ainsi tromper par son mari, avec l’appui plus ou moins avoué de sa belle-famille. Troisième échec : Slimane se fait voler son cyclomoteur au pied de l’immeuble. Des enfants inconscients et moqueurs (et finalement meurtriers grand-parricides) se sont emparés de sa vieille mobylette et font des tours dans le quartier, fiers de leur forfait, alors que le vieux leur court après, en vain. Le souffle manque, Slimane n’a plus vingt ans, à force de courir après la jeunesse, il voit la mort le rattraper, pour s’écrouler loin de son rêve naissant et de son utopie en forme de bateau. Ainsi, au lieu de retrouver la graine, Slimane ne fera que récolter la mort.

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Mais sur le lieu de la fête, la belle Rym est en transe. Sa beauté ravage l’écran, insufflant dans le cœur des spectateurs du bateau (comme pour ceux de la salle de cinéma) la graine de l’utopie. Une utopie sensuelle, viscérale, vitale, que nous offre le ventre gorgé de vie de Rym, avec ses douces rondeurs. Une renaissance est possible, la fertilité semble vouloir émerger de son bassin pour crever l’écran et nous donner la vie.

 

 

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