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Dionys Décrevel

Florent Marchet / Rio Baril

4 Janvier 2008 , Rédigé par Dionys Publié dans #Musique

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Oscillant dangereusement entre le journal intime d’une jeunesse brisée et la revanche adulte d’un jeune homme de province devenu chanteur, le deuxième album de Florent Marchet fait œuvre de son inquiétant retour au pays. Ancien talent du football local, c’est sur les terres de son adolescence (Rio Baril) qu’un enfant devenu homme revient s’installer définitivement pour régler ses comptes au district. La chanson est l’arme légale choisie par Florent Marchet pour sa délicate vengeance. Faite autant d’humour narratif que d’énumérations cinglantes, une jubilante victoire de l’humilité sur l’humiliation se dessine au fil des mots douloureux qui parcourent l’espace de cet album lumineux. Ce malgré la promiscuité et la ténèbre des scènes qu’il décrit de ses mots justes et coupants comme pourrait l’être une inoffensive feuille de papier blanc sur le doigt qui écrit et compose. 

Western camembert d’une France aussi douce dans le paysage que terrifiante dans les âmes, on ne sait si l’univers de Florent Marchet dépeint la réalité ou la fiction de la vie d’un jeune homme (à la fois enfant, adolescent et adulte) dans un chef lieu de canton rural de la France profonde et plate. Lieux oubliés de nos chanteurs et de nos chansons, où vivent et survivent pourtant des millions de gens. C’est ainsi que la première chanson de l’album dépeint l’univers banal et quotidien de Rio Baril. Pseudonyme intrigant qui ressemble plus à un nom de club de football brésilien qu’à celui d’une bourgade agricole française. Mais pour qui aura vécu dans ces campagnes reculées de tout avenir, les multiples portraits au vitriol limé de l’album paraîtront évidents et d’une justesse implacable. 

Campagnes où les classes moyennes imposent leur rythme de vie à la fois fait de travail, de famille, de sport, de beuveries de fin de semaine et de pavillons posés comme des niches le long des rues qui convergent vers le centre-bourg. « Son crédit agricole, sa mairie fleurie, son hôtel le Lion d’or, ses concours de pêche le long du canal, son artiste local, ses courses à vélo dans la rue centrale, ses champs, ses pylônes à mesure qu’on s’approche, son terrain de foot, ses petits commerçants, ses bas-rouges qui aboient, ses adolescents qui ne reviendront pas, ses toubibs foireux de père en fils, ses bouquets miteux de feux d’artifice, sa grande surface rue de l’Avenir… » 

Terrible portrait de cet endroit du monde étriqué et pourtant vivant de mille figures, de mille histoires et faits divers, l’écriture de Florent Marchet nous plonge dans une violence qui serait totalement dépressive si ce n’était l’élégance qu’il met à chanter ces mots avec douceur, enthousiasme et légèreté. Un désespoir tout en politesse mais pourtant teigneux comme ces gentils petits garçons devenus de fiers adolescents tapageurs. 

Le tout est porté par des arrangements magnifiques qui mettent en relief les morceaux pour les faire s’envoler vers un univers aérien qui a la grâce d’ornementer certains passages avec des accents qui mêleraient le Miossec rageur des débuts, l’écriture lucide et narrative d’un Dominique A et le lyrisme d’un Enio Morricone dans les orchestrations. Ainsi, au lieu de se complaire dans la boue des campagnes, les 15 titres de l’album donnent l’impression de survoler Rio Baril en avion et de prendre des instantanés vus du ciel, photographiant ainsi la cartographie d’un village témoin de la misère morale française. 

Un village ou une ville, on ne sait d’ailleurs pas, c’est un étrange entre-deux, comme le disque dont on se demande s’il tend vers la musique légère ou le film noir. Car la violence du propos de Florent Marchet nous fait traverser les affres de la vie quotidienne avec une certaine fascination pour le fait divers local : celui dont ne parlera pas les chaînes nationales mais dont on pourra avoir des échos passionnées dans le journal de France 3 (qui est d’ailleurs un des titres de l’album). 

D’emblée, le troisième morceau nous plonge dans une sombre histoire d’inceste où la figure du père est décrite avec violence et témoigne de la mort qui rôde, mine de rien, derrière les murs en carton-pâte des lotissements et de leurs pavillons mitoyens pousse-au-crime… « Je rêve d’un chemin dans les Alpes et la 4L de mes parents qui patine et qui dérape : il n’y a aucun survivant / J’invente souvent cette histoire lorsque je rejoins la famille » ; « C’est les vacances, j’ai l’air absent / Je vois mon père que je déteste / Son corps craché par l’océan / Dire qu’il ne m’a jamais cogné / Son dévouement était bien pire » ; « Je suis sous les draps / Dégage de là / Pourquoi tu fais ça ? / Et ta voix, je ne la reconnais pas » 

Description en quelques couplets d’un inceste inaugurant tout de la violence et du sombre mal qui va ensuite courir tout le long dans les veines de l’album. La chanson suivante (« La chance de ta vie ») s’attaque à la figure maladroitement protectrice d’une mère augurant de la reconnaissance sociale de son fils. Celui-ci lui répond : «  Tout ce que tu veux mais j’en tremble / Qu’un jour ou l’autre on se ressemble ». 

Avec ces deux portraits inauguraux, Florent Marchet fait mal et nous donne d’emblée les raisons de l’horreur rurale qui pousse les adolescents des campagnes à la bagarre, à la défonce, à la dépression, au suicide. L’horreur, c’est la famille, le lieu clos de tous ces pavillons où règnent la lumière bleutée de la télé, les apéros de fin de semaine, les tondeuses à gazon dominicales et les « méchouis de septembre ». 

Ici, à Rio Baril, « Pas de quartiers louches ». Pire encore, ces chefs lieux de canton sont peut-être le lieu d’une violence souterraine, étouffée, passée sous silence, qui serait finalement bien pire que celle qui peut au moins éclater au grand jour médiatique dans les banlieues urbaines. Ici, dans les Rio Baril de nos contrées, pas de place pour la révolte. Le silence demeure et gangrène de l’intérieur pour éclater parfois en de sanglants faits divers. 

Règlement de comptes à Rio Baril, sans méchanceté aucune, impose avec douceur un album à la fois conceptuel et intime où l’on prend plaisir à douter car c’est aussi le portrait d’un pays qui ne va pas si bien que ça et qui porte en lui quelques maladies honteuses. « Je prends mes cachets / J’en aurai le cœur net / Propre et lessivé / Ma pauvre tête : gadoue et purée mêlée ». 

Mais dans la mémoire de l’enfant devenu homme ce n’est pas le drame du fait divers en lui-même qui reste mais plutôt le drame d’avoir manqué la finale jouée par son club. Car à Rio Baril, comme partout dans le monde, ce qui compte avant tout : c’est le football. Et les drames du sport sont parfois ceux de toute une vie comme la fameuse finale du district manqué par le héros de l’histoire, semble-t-il à cause d’un fait divers mystérieux ayant brassé les consciences et les familles et où serait impliqué ce garçon de douze ans pourtant « trop vieux pour écraser les gendarmes sur les dalles tièdes de l’entrée ». 

Que s’est-il passé à Rio Baril ? C’est l’interrogation qui court tout au long de cet album miraculeux. Et au bout de l’histoire, la solution paraît évidente : c’est le retour de l’enfant maudit du pays qui permettra peut-être de régler les comptes avec le passé et d’en finir avec le mal infernal et pesant qui, comme une maladie, s’est infiltré dans le corps de la jeunesse. 

« Avant, je ne donnais pas très cher de ma peau / Avant, je m’abîmais pour paraître plus beau / Je ne voudrais pas vieillir pour rien ». 


www.florentmarchet.com

 

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