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Dionys Décrevel

Inland empire

5 Janvier 2008 , Rédigé par Dionys Publié dans #Cinéma

Suite à la sortie du dvd de "Inland empire", vous trouverez ici deux articles. Une version courte publiée dans le numéro d'avril 2007 des Cahiers du cinéma et une version longue inédite.

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Maître du divertissement, où les rêves font les stars et où les stars font les rêves, l’empire hollywoodien balaye de son immense projecteur blafard un pays tout entier. Victimes aveuglées par le faisceau impérial, les étoiles filantes de la célébrité que sont les femmes lynchéennes ne savent plus quelle est la limite entre le rôle de leur vie et la vie qui se joue à leurs dépends dans l’enceinte des studios. En brûlant Hollywood par l’intérieur et en mettant le feu à ses décors, David Lynch semble avoir déclanché le grand incendie. Et ce par un simple trou de cigarette dans une robe de soie.

Prenant le risque de mettre à bas la maîtrise formelle d’un « Mulholland drive », il nous livre une version chamanique du cauchemar américain. Par une transe visuelle et sonore, la force de « Inland Empire » est d’utiliser le DV au plus extrême (gros plans poreux, distorsions du grand angle, image bruitée, granuleuse et torve, abstraction des couleurs…) pour nous plonger dans la matière même du film et nous faire petit à petit décoller de la narration.

David Lynch semble détenir les clés de la folie. Dans le sens où la folie serait une suite de fragments de temps assemblés dans le désordre avec une logique plus spatiale que temporelle. Les objets ordinaires se transforment en obsessions, les décors sont le passe-muraille des âmes et les personnalités se dédoublent pour devenir figures : actrices et prostituées d’un monde où les actes ont un double destin, celui de servir la vie et celui de servir le mythe.

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Comme un tournevis planté dans les tripes du cauchemar américain, l’empire hollywoodien dépeint par David Lynch est une source intarissable de sang. Les assassins sont parmi nous, maîtres du divertissement où les rêves font les stars et où les stars font les rêves.

Victimes aveuglées par l’immense projecteur blafard dont le faisceau inaugure« Inland Empire », les étoiles filantes de la célébrité que sont les femmes lynchéennes ne savent plus quelle est la limite entre le rôle de leur vie et la vie qui se joue à leurs dépends dans l’enceinte des studios. Car le but de lynch est clair : brûler Hollywood par l’intérieur en mettant le feu à ses décors et en dédoublant la personnalité de ses victimes (à la fois actrices et prostituées d’un monde ou les actes ont un double destin : celui de servir la vie et celui de servir le mythe).

En voyant ce film, en l’éprouvant de l’intérieur, on peut se dire que David Lynch détient peut-être les clés de la folie (un peu à la manière de la clé bleue métallique de « Mulholland drive » et sa boîte remplie de néant), vertigineux cauchemar américain où tout être vivant est l’abîme de sa propre chute vers l’enfer.

Mais le bleu revient ici sous la forme des lendemains qui sont autant d’hier(s) potentiels pour se perdre dans la folie de l’instant. Dans le sens où la folie serait une suite de fragments de temps assemblés dans le désordre et dont la suite logique serait plus spatiale que temporelle. Car finalement, brouillant systématiquement les pistes du temps, Lynch nous livre avant tout des objets ordinaires de folie, des décors passeurs d’âmes où les personnalités se dédoublent et deviennent des figures. Comme des étoiles scintillant dans le ciel nocturne, les seuls repères de notre appartenance au monde sont ces actrices et ces acteurs qui ont sacrifié leur être au rituel sanglant et « terrifique » d’Hollywood. Ainsi, nous pouvons nous y reconnaître et vivre notre vie comme un film fait de fragments taillés pour la folie.

Plus techniquement, ou de manière chamanique, par la transe visuelle et sonore, la force de « Inland Empire » est justement d’utiliser le DV au plus extrême (gros plans poreux, distorsions du grand angle, abstraction des couleurs) pour nous plonger dans la matière même du film et nous faire petit à petit décoller de la narration. Le DV choisi par Lynch frotte nos sens à un univers numériquement reconnaissable qui n’a pas de prise sur la réalité comme pourrait l’avoir la pellicule. Souvent bruité, granuleux et torve, le DV de Lynch déconcerte par sa façon de brouiller le regard pour nous obliger à vivre nos sens avant de tenter de reconstituer une histoire avec son idéal narratif.

Comme l’aiguille de la folie creusant dans la cire le souvenir de ce qui est déjà gravé mais infiniment rejoué, on assiste par les projections internes au film, au remake d’un empire qui ne cesse de jouer sa propre comédie en transformant la vie de ses acteurs en un drame perpétuel. Ainsi, Sunset boulevard se pave de noms sacrifiés et mythifiés comme autant de pierres tombales vouées au culte de l’Etoile. Dans un même feu, clochards, prostituées et junkies crèvent devant les rideaux métalliques baissés du sinistre décor dont est fait le lucre hollywoodien. Les putains de la piste aux étoiles sont autant d’astres éphémères, ou étoiles à venir, dans la constellation du cinéma qui ne cesse de se faire happer par la nébuleuse d’Hollywood,

Luxure et folie, dans un même état de grâce : celui d’un empire qui n’a d’autre vocation que de réduire les cerveaux au divertissement Le corps des femmes les plus plantureuses étant bien sûr le matériau idéal du monumental palais de la débauche qu’Hollywood construit depuis plus d’un siècle sur les ruines du monde civilisé.

Ainsi la Pologne, lande créatrice à l’intérieur de l’Empire (la partie polonaise a été tournée à Lodz, haut lieu du cinéma européen) nous est montrée par Lynch dans des gris, blancs sinistrés qui ne résisteront pas aux paillettes, au strass et aux couleurs criardes du talk-show à l’américaine et à leurs présentatrices refaites de fonds en combles.

Les femmes refaites (ou les clochards célestes) sont les voyants d’un monde qui a déjà été et dont les héros ont leur destin inscrit en eux. La philosophie du cinéma de Lynch est celle d’une abolition violente du temps au profit du théâtre éternel des émotions, incluant l’illusion des saltimbanques à la réalité des objets du quotidien et du détail qui marque les mémoires.

Pour faire un parallèle avec la Pologne, le film m’a fait curieusement penser à «  Cosmos » de Witold Gombrowicz, un roman dont la lecture m’avait particulièrement troublé par sa vision obsessionnelle du détail comme arme d’anéantissement de la personnalité : plus le détail prend de place dans l’esprit de l’individu, plus le monde, dans son ensemble, devient invivable, inexistant, anéanti.

C’est l’oreille de « Blue velvet », la clé de « Mulholland Drive » ou le tournevis de « Inland Empire ». C’est un cerveau manipulé à l’intérieur d’un corps asservi au pouvoir de l’argent et de l’esthétique siliconée. Faisant étalage de leurs seins et de leurs culs, les prostituées qui s’invitent dans la chambre de Nikki / Sue renoncent à être des femmes pour être des objets. C’est aussi de cette chambre que l’actrice, enfin révélée à son propre rôle, verra le film de sa vie (ou sa vie tout court) s’achever dans le déjà vécu. Mais avoir vue sur son propre film, c’est aussi accepter d’abandonner son rôle à la toute puissance des maquereaux impitoyables du Système.

Le film inachevé, qui aura maudit sa vie et son rôle, ouvrira de nouvelles portes vers l’enfer (comme l’avait prédit la voisine dans le terrifiant dialogue inaugural du film). Ainsi, le personnage façonné pour Laura Dern, par ces différentes scènes, sera révélé à sa double vocation actrice / prostituée vu par Hollywood comme pur divertissement. En témoigne le générique de fin où les corps et les voix se livrent à un play-back de la déchéance totale.

Par ses films en trois dimensions, Lynch nous prouve qu’on ne peut parler de cinéma américain sans passer par la plastique de ces actrices surdimensionnées qui en ont impressionné la pellicule. Peuplé de ces monstrueuses femmes fatales (et en particulier du côté de Los Angeles et de la côte ouest), seul le cinéma américain a pu inventer de telles créatures objectivement sexuelles et vouées à l’appétit destructeur de la pellicule ; et ce aussi bien dans l’industrie du divertissement que dans l’industrie pornographique qui, finalement, d’après la vision de Lynch, nous semble indifférenciée au point de faire partie d’un même et unique commerce. Le corps des femmes américaines a été inventé et façonné par et pour le cinéma. C’est ce qu’on appelle des « créatures de rêve ».

Le cinéma de Lynch passe d’abord par l’extrême sexualité des femmes qu’il filme et dévore dans ses plans. Semble-t-il marqué à vie par la vision du « Mépris » de Jean-luc Godard, David Lynch est imprégné (mais bien plus encore dans « Mulholland drive ») par l’utilisation dramatique de la couleur et par la plastique atomique des femmes (on pense à Brigitte Bardot) qui changent la coloration de leurs cheveux, ou de perruque, au gré de leur destin et de leur place dans le fantasme d’Hollywood : la brune est fatale, dominante et manipulatrice ; la blonde est ingénue, masochiste et manipulée. Mais la force de Lynch est d’oser interchanger ces archétypes pour mêler la fiction et la réalité d’un monde où l’on a fait du corps de la femme un Empire.

Autre frontière mortelle outrepassée par Lynch : celle de la projection du film dans le film, de l’empire dans le pays (la Pologne dans l’Europe et son film inachevé), celui de Hollywood dans les Etats-Unis, celui du cinéma pris au piège de la télévision hypnotisante et de ses lapins reproducteurs : situation-comedy et mise en scène d’un néant intellectuel soumis aux rires d’un audience invisible. C’est aussi ce qui se passe derrière les lourdes portes des hangars à décors des studios d’Hollywood. Là encore, comme dans « Le Mépris », les films de Lynch nous replonge dans la mise en abîme de sa propre vie et des sources autobiographiques inhérentes à toute écriture de script. Sans oublier le conflit réalisateur / producteur et à la toute puissance des Maffias dans le système de production.

De figures en figures, la narration se défait petit à petit au profit de l’expérience sensorielle et des projections mentales parallèles au film. Sachant que le moindre objet peut être la source d’un acte irréparable aux conséquences aussi heureuses que sordides

Le détail est une source, sans cesse jaillissante, propre au film de terreur dont Lynch est sans conteste un des maîtres. Les lampes, les téléphones, les outils, la couleur rouge (aussi bien celle du ketchup que du sang et des vêtements maculés) sont autant d’armes laissées à portée de main et d’esprit des protagonistes. Chaque plan est un fantasme supplémentaire offert au spectateur. Et chaque scène revisite et reforme la vision d’ensemble du rêve. Ou du cauchemar, selon que l’on se place derrière ou devant la caméra. 


www.davidlynch.com

 

 

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