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Dionys Décrevel

Into the wild / Sean Penn

15 Janvier 2008 , Rédigé par Dionys Publié dans #Cinéma


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Fable moraliste sous forme de voyage initiatique au temps perdu puis retrouvé, « Into the wild » n’est pas exactement ce que l’on appelle un road-movie car le déroulement narratif choisi par Sean Penn ne repose ni sur la continuité temporelle ni sur la fluidité des espaces traversés. En réalité, il s’agit d’un voyage psychologique, à la fois construit et déstructuré par les souvenirs d’une famille que le personnage principal (Chris McCandless) choisi de quitter pour vivre, au-delà de son destin tout tracé, une aventure solitaire extrême : rejoindre l’Alaska et y survivre en lien direct avec la nature.

Mais à force d’en référer continuellement à la famille McCandless, et en plaçant sa décomposition au cœur du dispositif dramatique, le film s’assèche petit à petit du lyrisme qu’il aurait pu contenir. A force d’explications psychologiques et de vérités existentielles sur les rapports filiaux ratés entre le fils et ses parents, les motivations du héros prennent du coup trop de place par rapport à la réalité physique de l’aventure qu’il est en train de vivre sous nos yeux. En savoir trop sur les raisons de son départ nous empêche d’apprécier la destinée d’Alex Supertramp (ainsi renommé) qui est à la fois terriblement pragmatique (dans sa survie) et complètement irraisonnable (dans sa quête). Et c’est à mon avis là que le film aurait pu être passionnant : en permettant au spectateur de s’abandonner au film comme Chris McCandless s’abandonne à la nature qu’il traverse. 

Ainsi, en se détournant du présent vécu, tendu jusqu’à son point de rupture qu’est la mort, en occultant la nature sauvage du sujet, en lui préférant la psychologie descriptive du passé, les séquences s’enchaînent dans un désordre séquentiel qui ne fait que rendre un peu plus floue la vision de la quête spirituelle entamée par Supertramp. 

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« Into the wild » refuse étrangement l’action au profit des mots, et de la musique, qui prennent une place considérable dans la mise en scène. Et pour ma part, je trouve que le film ne laisse pas assez d’espace au silence du monde sauvage, comme s’il demeurait étouffé, comme s’il lui était empêché de résonner jusqu’à nous, spectateurs.

On y parle aussi beaucoup et le verbe appuie en général sur une vision bien pieuse de la vie où chaque rencontre est un prétexte au prêche d’une morale somme toute assez convenue et sans surprise, notamment sur la famille. Et si Chris quitte sa famille, c’est pour chemin faisant se trouver une autre famille, adoptive cette fois. Et y ils sont tous. Le grand-père, ayant perdu femme et enfant, qui lui apprendra l’art de travailler le cuir et d’aimer son prochain. Le père, fermier du middle-west, viril et bonhomme, qui lui apprendra la joie du travail de force. La mère, en la personne d’une travelleuse hippie dont le fils a lui aussi disparu. Et enfin, la jeune et jolie voisine du camp hippie qui se verra refuser ses avances par Supertramp, comme s’il ne voyait en elle que sa sœur et non son amante. 

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La sœur de Chris qui sera tout au long du film la voix-off compréhensive, complice et protectrice des raisons et de la folie du héros, mais qui n’aura de cesse de nous dire que ce n’est pas à elle de raconter son aventure et qu’il revient à son frère d’en écrire les chapitres. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fait, en inscrivant le fil de son histoire sur différents supports : une planche de bois burinée au couteau, un journal de bord réduit à sa plus simple expression, et jusque sur sa propre ceinture en cuir qu’il grave des symboles représentatifs de sa quête.

Beaucoup de musique également. Une succession de chansons libertaires, qui prises indépendamment les unes des autres ont toutes leurs qualités et leur force, mais qui mises bout à bout, dans une espèce de flot continu, transforme l’œuvre en une sorte de film musical qui nous empêche toute prise de contact réelle avec la nature filmée. Nous restons, par ce trop plein de verbe et de musique, à distance du monde sauvage filmé par Eric Gautier et Sean Penn. 

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Mais par son titre même, le film ouvre l’aventure sur un malentendu. En fait de monde sauvage, de nature indomptée et de liberté retrouvée, l’aventure d’Alex manque cruellement de sauvagerie et « Into the wild » de nous livrer trop de sagesse dans son écriture et dans sa façon de filmer l’homme dans la nature, et vice et versa. Tout est parfaitement agencé, éclairé et cadré dans un symbolisme rigoureux qui ne tourne autour d’Alex que pour en faire un héros tendant à la mystique, où plane même l’ombre d’un Jésus des temps modernes. Et au bout du compte, à force d’être au service de la pieuse image du Supertramp, le film manque d’une véritable confrontation avec la nature. Il manque la sensation cruelle de ce combat de l’homme pour sa survie. 

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Et pour finir de manière plus positive sur ce qui me paraît être l’aspect le plus important du film, je retiendrais de « Into the wild » un décor, un lieu emblématique de l’échec de Chris McCandless. Cruelle destinée, puisque au bout de son long périple, Alex tombe sur la carcasse d’un bus vers laquelle il ne peut s’empêcher de se ruer, comme un enfant, pour en découvrir l’espace et l’utilité. Îlot de civilisation retrouvée au milieu de la nature sauvage, Supertramp fera l’erreur fatale de choisir cet endroit comme lieu de refuge et comme point d’encrage. Ainsi commence sa chute. En choisissant finalement la sédentarité de ce « Magic bus », Alex, en retrouvant la carcasse de la société qu’il fuyait, trouve le lieu de sa perdition et de sa mort.

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jean 09/02/2008 16:10

Personnellement, je suis allé voir ce film dans un état un peu fatigué. Peut-être que j'aurais tenu jusqu'au bout si j'avais été plus en forme. Toujours est-il que, au bout d'une heure d'ennui profond, j'ai préféré partir de la salle, ce que je fais rarement. Je ne pourrai donc évoquer que ce qui m'a frappé pendant la première moitié du film...Globalement, je suis tout à fait d'accord avec ton commentaire. Et je te trouve trop gentil. J'ai été d'abord agacé par ce personnage et ses motivations radicales de rupture avec la société qui s'affirment de façon très adolescente, et que le cinéaste semble filmer avec une empathie romantique quasi élégiaque. Ce ne sont pas les motivations en soi qui m'ont agacé, mais l'absence de prise de distance dans la façon de nous les montrer. Ne pouvant m'identifier à ce personnage je ne suis pas rentré dans le film, parce que le point de vue (accompagné de la voix off de la soeur compréhensive) nous empêche de nous construire notre propre regard sur le personnage et son histoire. Il nous force à être en empathie avec un peu trop d'insistance, et tous ces flash-backs pesants sont censé nous amener à le comprendre un peu plus. Ce qui m'a fait l'effet inverse. Agacement et perte du potentiel de mystère qui pouvait accompagner ce personnage tout du long. Et, du coup, absence d'envie de suivre l'issue de sa quête.Mais ce qui m'a vraiment dérangé, c'est l'aspect totalement artificiel, tant dans les dialogues que dans la façon dont les scènes sont amenées, de ces séquences où le personnage en rencontre d'autres qui vont être l'occasion d'une petite morale. Notamment, la séquence avec le couple de hippies est un vrai moment totalement raté, grossièrement écrit. On sent une volonté de nous montrer la vie dans sa complexité, mais c'est fait avec des gros sabots et une mise en scène simpliste. Le jeune homme rejoint le hippie sur le rocher au réveil, deux dialogues stéréotypés pour engager la conversation puis l'homme se confie soudain sur ce qui ne va pas. Comme ça, sans transition, et tellement téléphoné qu'on se dit que ce n'est pas possible. Et ensuite, le jeune homme, déjà comparé à Jésus, et vas-y que je te fais des métaphores sur la mer et de sens de la vie, cours régler le problème en allant se baigner dans l'eau avec la femme du hippie, moment de bonheur artificiel, complicité outrée, et solution miraculeuse au noeud psychologique qui se tramait ! Si c'était si facile, ça se saurait...Oups ! Je n'ai pas le temps d'en dire plus, désolé pour ce message un peu expéditif... Je ferai mieux la prochaine fois...A bientôt !

... 18/01/2008 00:29

Je reconnais bien là ton acuité habituelle, Dionys.

Je suis d'accord avec toi sur le fait que, d'une manière générale, le film perd beaucoup de sa force parce que Sean Penn refuse, en fait, de filmer selon le point de vue de Chris (sauf à la fin). Il filme selon le point de vue de sa soeur, qui raconte... Une fois que l'on admet cela, on comprend alors la présence entêtante de la voix-off, des protest songs, des flash-back, des explications psychologiques, etc. tous ces éléments qui perturbent effectivement le récit brut du face-à-face entre Chris et la nature sauvage. Mais c'est parce que c'est la soeur qui racontre, non Chris. On rêve effectivement alors d'un Into the wild par un cinéaste comme Gus Van Sant... mais ce film existe déjà (c'est Gerry...).

Là où je ne te rejoins pas du tout, en revanche, c'est sur la motivation de Chris pour partir et fuir vers l'Alaska. Car l'explication du drame familial, c'est l'explication donnée par la soeur de Chris, non par Chris lui-même, et en tout cas ce n'est pas la raison profonde de son départ (un prétexte, tout au plus). Car si c'était la vraie raison, comment expliquer que Chris refuse chaque occasion qui lui est donnée de s'installer avec cette famille d'adoption si parfaite dont tu parles ? C'est là où Sean Penn, à mon avis, donne de la profondeur à son film, peut-être même sans le vouloir : Chris refuse tout y compris ce pour quoi tout le monde croit qu'il est parti (à savoir la recherche d'une famille idéale). Au bout du compte, personne ne comprend ce qu'il cherche, peut-être tout simplement parce qu'il ne le sait pas lui-même... Tout ce qu'il sait, ou croit savoir, c'est que personne d'autre que lui-même n'a la réponse. Et en cela, il a raison. C'est la force souterraine de ce film. C'est ce qui en fait, selon moi, un film qui reste, malgré toutes les maladresses de Sean Penn.