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Dionys Décrevel

Maurice Pialat

15 Janvier 2008 , Rédigé par Dionys Publié dans #Cinéma


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Le grand drame des personnages de Maurice Pialat n'est pas celui de ne pas être aimés. Leur drame, au contraire, est de ne pas aimer, de ne pas savoir aimer en retour celui ou celle qui les aime.
Dans «  A nos amours », Suzanne n’arrive pas à aimer Luc et préfère dévorer les hommes qu’elle rencontre au gré de ses pérégrinations et de sa vie dissolue. Dans « Police », l’inspecteur Mangin est incapable d’aimer Noria. Il n’arrive pas à passer de l’autre côté. Du flic au voyou, du français à l’arabe, de la misogynie à la tendresse, de son rôle de célibataire déchu à son rôle d’homme entièrement abandonné à ses sentiments pour Noria. L'abbé Donissan, dans « Sous le soleil de Satan » est incapable d'aimer Dieu. Et sa tentation du Diable ne cesse de le révéler à lui-même et aux autres comme un Saint. Pareil pour le petit François de « L'enfance nue » qui est incapable d'aimer sa famille d'adoption et qui de quatre cent coups en quatre cent coups ne fait que déployer la part cruelle de son enfance. Dans « La gueule ouverte », le fils indigne interprété par Philippe Léotard est incapable d'aimer son père et de communiquer dans la franchise avec ceux qui l’entourent. Dans « Le Garçu », le personnage interprété par Gérard Depardieu est à la fois incapable d'aimer son père, qui est en train de mourir, et incapable d’être pleinement aux côtés de son fils pour le voir grandir. L’irresponsabilité du père, qui est finalement lui-même un enfant, ne cesse de le dévorer et de le montrer aux yeux du monde comme un homme, et donc un père, impossible à vivre. 
Les personnages de Pialat développent dans le mélodrame, l'impossibilité de donner tout ce qu'ils ont dans le cœur. Quelque chose du monde les en empêche. Quelque chose qu'ils ne peuvent saisir et qui les emportent dans leur fuite, eux qui courent après la tentation d’un bonheur qui ne ressemble qu’aux êtres qu’ils ne peuvent aimer. 

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Il paraît alors évident de faire le parallèle avec le personnage « Pialat » lui-même. Dans son rapport au cinéma, aux autres cinéastes, aux arts en général et à la peinture en particulier. Humainement, l’autre est avant tout celui qu’il ne peut se permettre d’aimer. Alors que Pialat ne cesse d’être, encore aujourd’hui, un des cinéastes les plus aimés et les plus admirés par ses pairs. Son extrême intransigeance par rapport à lui-même, d’interview en interview, semble le dévorer et pourtant nourrir ses films. Jusqu’au « Garçu » qui sera à la fois son film le plus autobiographique et le plus dur par rapport à lui-même. Depardieu y est enfin le double tant et tant recherché au travers des premiers films de Pialat (après les « échecs » filiaux de Jean Yanne et de Philippe Léotard). Il est à la fois le père et le fils, dans une même irresponsabilité totale par rapport au monde. Ce qui le rend en même temps touchant, attachant et aimable, malgré sa sourde violence. C’est tout à fait Pialat tel qu’il transparaît à travers les médias et les différents entretiens qu’il a pu donner. On se rappelle ainsi tous de la grande phrase cannoise, poing brandi : « Vous ne m'aimez pas, et bien je ne vous aime pas non plus ! ». 
Pialat ne parlait que d'amour, tout en évitant scrupuleusement le mot lui-même comme de filmer les situations amoureuses dans leur trop simple appareil. Préférant la représentation d’une sexualité brute, les disputes, les points de rupture… L’amabilité de Pialat ne transparaît finalement que dans les scènes de groupe, les rapports collectifs. Je pense ici à ses nombreuses scènes de repas (« Loulou », « A nos amours », « Van Gogh »…) où les amis, la famille représentent l’amour à la fois réalisé et impossible, car il est indissociable de la jalousie. Ce qui tourne parfois au drame, comme dans « Loulou », ou au règlement de comptes verbal comme le retour du père à la table familiale dans « A nos amours ». 

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Le choix de Van Gogh, comme sujet biographique ultime paraît alors évident. Van Gogh n’est pas un peintre maudit, un mal aimé. Il est le mal aimant par excellence. Celui qui par ses trente ans d'avance sur la peinture ne pouvait être que le prophète de la tristesse qui durera toujours. Avant toutes choses, le grand drame de Vincent Van Gogh, tel que dépeint par Maurice Pialat, est le portrait d’un homme qui est dans l’incapacité totale d’aimer. Van Gogh ne souffre pas de ne pas être aimé. Il souffre de ne pas aimer la fille du docteur Gachet. Il souffre de ne pas aimer son frère Théo. Il souffre de ne pas aimer les « croûtes » de Cézanne et de Renoir, tout comme l’art en général, la peinture en particulier et tous ces « cloportes » de marchands. Comme disait Léo Ferré : «  Le grand drame des solitaires, c'est qu'ils s'arrangent toujours pour ne pas être seuls. » 

www.maurice-pialat.net

 

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