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Dionys Décrevel

La Fête du feu

22 Janvier 2008 , Rédigé par Dionys Publié dans #Cinéma


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La particularité du troisième film d’Asghar Farhadi est de s’inscrire dans une seule journée, jusqu’à ce que la nuit tombe et que débute la fête du feu (jour de liesse populaire en Iran). Du matin qui célèbre l’innocente jeunesse d’un couple en train de commencer dans la vie jusqu’aux plans finaux qui montrent un couple au bord de la rupture, il n’y a que l’espace de cette journée dont le principal témoin est Rouhi. Engagée comme femme de ménage pour remettre de l’ordre dans l’appartement d’un couple avec enfant, la jeune femme, malgré elle ou par son impétueuse curiosité, ne sèmera que le désordre.
   


A son arrivée, tout est placé sous le signe de la difficulté de communiquer et de la promiscuité suspicieuse entre voisins. Dans un pays comme l’Iran, le cinéaste semble nous dire qu’il ne faut cesser de passer des barrières plus ou moins infranchissables pour arriver à ses fins. En effet, l’interphone des gens chez qui Rouhi doit se rendre ne marche pas et elle est obligée de passer par l’interphone de la voisine qui (nous le saurons plus tard) s’avérera jouer un rôle important dans l’histoire.  

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Après ces premières embûches, Rouhi découvre à la fois le chaos de l’appartement dans lequel elle doit travailler et le chaos de la femme qui est censé l’embaucher. Première tâche : rassembler des bouts de vitres brisées dont les éclats jonchent le sol. Puis, petit à petit, détournée de son rôle de femme de ménage (et notamment par la maîtresse de maison) Rouhi se fait d’abord témoin de la névrose qui semble emporter les personnages du couple jusqu’à l’implosion.


Puis de son rôle de témoin, Rouhi passe à celui d’actrice. Mojdeh, qui soupçonne sa voisine coiffeuse d’être la maîtresse de son mari, pousse Rouhi à pénétrer l’appartement de Simin, la voisine, en demandant à la jeune femme de prétexter une épilation des sourcils pour son mariage qui approche. 

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Simin, qui est un personnage que l’on ne verra d’ailleurs pas durant toute la première partie du film, se révèle être quelqu’un d’attachant, et d’une grande douceur, ce qui met d’un coup en doute tous les soupçons que la femme et les voisins avaient à son égard. Mais du coup, à partir de son intrusion dans la vie de Simin, Rouhi commence à rapporter quelques mensonges qui ne font qu’entamer un peu plus la fébrilité, pour ne pas dire la paranoïa de Mojdeh. 


C’est en cela que le Asghar Farhadi est fort car il nous oblige à rentrer dans le film sous le regard des femmes pour mieux nous dévoiler la vie des hommes. Le film, que l’on pourrait qualifier d’un abord féministe, comme beaucoup de films iraniens, est en fait un film d’hommes dont la constante fragilité nous fait douter. La fête du feu donne sa chance aux hommes. Et en particulier au personnage du mari dont on ne sait jamais vraiment (sauf à la fin du film) s’il est la victime d’une femme dépressive et jalouse ou bien s’il la trompe vraiment sans vergogne avec la voisine.


Finalement, si la psychologie de Mojdeh domine le point de vue du spectateur jusqu’à l’apparition de la voisine, il est fascinant de voir avec quelle subtilité Farhadi nous oblige à vivre dans l’intimité du décor principal (appartement spacieux d’un immeuble collectif) pour mieux nous faire saisir l’aspect intrusif et la complaisance des membres de la société iranienne, comme dans toutes ses scènes où les personnages secondaires (le vitrier, le propriétaire, la femme du concierge…) induisent qu’en dehors du mariage et d’une vie réglée par la tradition, il n’y a pas de liberté possible.    

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Le rapport à la tradition, comme entrave à la liberté (à la vie en roue libre) est d’ailleurs le point de départ du film, puisque Rouhi commence par coincer son tchador dans les roues de la moto conduite par son futur mari. Ensuite, le tissu noir continuera d’être tout au long du film l’objet d’une obsession qu’elle ne peut formuler car, ne retrouvant pas son tchador, Rouhi sait qu’elle risque d’être démasquée. Et de scène en scène, son angoisse va grandissante jusqu’à la toute fin où elle retrouve son fiancé qui lui demandera où est passé ce fameux voile qui avait mis « le tchador dans les roues » lors de la scène inaugurale. Comme s’il s’agissait pour Asghar Farhadi de formuler une espèce de perte de l’innocence que Rouhi incarne à merveille alors qu’elle s’apprête à se marier et que le couple qu’elle côtoie est en train de se déchirer sous ses yeux.


D’un point de vue narratif, le tchador, qui joue un rôle essentiel dans le film, est plus qu’un symbole. Il devient le fil d’Ariane d’un drame qui semble ne pouvoir trouver son achèvement que dans cet autodafé que nous propose l’une des dernières scènes du film où la voiture conduite par le mari (et raccompagnant Rouhi chez elle) traverse Téhéran en feu. D’ailleurs, si l’on ne connaît pas l’existence de cette fête, et en prenant cette scène pour ce qu’elle nous montre, nous pourrions très bien la prendre pour une scène d’émeutes, de guerre civile ou de révolution.

La fête du feu est un film rare dans la mesure où il échappe à la censure du régime en place comme aux codes parfois trop lisibles du cinéma iranien

 

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