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Dionys Décrevel

Le passage du Gothard

29 Janvier 2008 , Rédigé par Dionys Publié dans #Publications

Voici un texte publié dans "Rimbaud après Rimbaud", édition établie par Claude Jeancolas et parue chez Textuel.

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Un homme en marche. Le point noir d'une fuite sur un crassier de neige.

 

Créer la boue sur son passage, inventer la trace, passer le col du souvenir et ne laisser qu'une bourrasque.

 

Du haut des mondes, l'aigle fond sur sa proie pour lui livrer l'oracle. Homme, tu es ce col d'une autre voix que j'attendais. Devant toi, l'imaginaire n'est plus qu'une vaste plaine sans crépuscule. Je franchis avec toi son silence, la musaraigne du silence.

 

La neige est sourde comme le vent. La tempête de ce jour couvre toutes paroles. Dieu même ne taille plus de son cristal dans les tympans massacrés. Les flocons en virevolte, tiraillés de tous vents, saupoudrent le sel brûlant d'un grésil sur ses yeux.

 

Le voyageur impénitent ne cherche pas refuge. Il cherche dans la nuit glacée, le réconfort d'une avalanche sur ses pensées.

 

Il y a le vent, compagnon du souffle, qui porte d'une plaine à l'autre, le relief d'un corps détaché de toute ombre, de toute poésie. Trouver dans le ventre de la roche, les entrailles d'une tessiture. Voix déclencheuse d'avalanches.

 

Il fait froid. Le gel est une brûlure plus intense que le soleil. L'enfer est une mer de glace criblée de stalactites et toute engelure est un cataclysme à venir. La fonte des neiges, le glissement d'une écriture sur les terrains du corps et la chair nègre sous la peau. La peau blanche du saisonnier.

Quand la pureté du glacier se confond à la flaque noire et froide où le baigneur du jadis plongeait ses pieds de marcheur ensanglanté. Celle de la Meuse, fleuve sans aval et sans amont, qui noyait les terres grasses de Charleville sous ses crues. La peau du fils transpire la sueur et le lait de son passé sous la neige du manteau blanc. Les boutons, un à un, sautent sous la pression de l'âme et rendent à l'air libre ce cœur emprisonné. Poitrine ouverte au vent.

 

Outre plaine, les premiers fusils se chargent de mitraille. Le cœur braqué du poète attend les balles de la trahison et les douilles de la postérité.

 

Trépasser l'ennui, l'Europe des vieux jours. Frayer le pli du vent, briser les vagues de l'océan d'ici, montagnes aux dents cariées et creuses, pour déblayer avec les pelles de ses mains, le corail d'une congère. Crier dans la nuit, de ses deux brillants d'étoile, un désir de soupe chaude et de pain noir.

 

Les yeux s'inventent un paysage à la mesure de leur faim. Et ce soir, au refuge, un couvert d'argent sera mis à la table des chevaux.

 

Ah, le feu sacré des lacs gelés que l'on voit d'ici comme une rosée de larmes sur la plaine. Demain rendra le jour à l'embarqué de Gênes, sur un bateau chargé de fièvres. Avec au bout du voyage, cinquante degrés centigrades et la gangrène d'un marchandage inachevé.

 

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