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Dionys Décrevel

Du citron dans les yeux

27 Décembre 2010 , Rédigé par Dionys Publié dans #Théâtre

Eclate ton rire, oh Titi ! 

 

Un homme, apparemment seul, face à la psyché. 

 

Moi ?

 

Oui, toi qui te dis moi, tu es normal, ça saute aux yeux. Mal formé. Bien normé. Tu es apparu au bon moment et au bon endroit. Pourtant il nous faut des fous, des inconscients. On en redemande ! S’il n’y avait que des ventres bien nourris, il n’y aurait plus que des accouchements sans douleurs et des vies sans parfums. Un regard, ça se respire. Dans la puanteur ou la fragrance, le regard se dissout. L’air nous sépare autant qu’il nous joint. Quelle éclatante apparition ! Oui tu vas prendre la place libre, la place du fou.

 

Le regard des autres me touche et je ne suis déjà plus là. Ils ont glissé sur moi. On dit « le » regard mais c’est une multitude de regards. Il y a pléthore d’étoiles chatoyantes pour un seul et unique soleil, celui qui nous réchauffe et nous brûle.

 

Face au miroir, on peut se croire icône, on peut se voir fripé par les ans, on peut se dire aussi que le charme c’est un peu de cette asymétrie qui nous décolle les oreilles ou nous retrousse le nez. Ce soir, tu es plutôt cet enfant qui rechigne à se brosser les dents.

 

Le regard de l’autre, c’est un peu comme du citron dans les yeux. Moi, il me ravive le bleu. Dans le regard de l’autre, je me sens comme une idée jetée sur le papier. Une idée qui prend corps. Mes traits sont à peine ébauchés, dégauchis, et je sens déjà que l’on me juge. Ce n’est que le début mais tout y est déjà : le regard s’étonne, le regard contemple, le regard cherche à comprendre et… comme il ne comprend rien, le regard juge !

 

Ce sont peut-être les fantômes qui précèdent les âmes, qui prennent corps avant l’assaut du sang.

 

On touche avec les mains, pas avec les yeux.

 

L’homme prend la voix d’une mère s’adressant à son enfant.

 

Ne touche pas, non ne touche pas. Touche avec les yeux. Ne touche pas, non, c’est sâle. C’est éclatant. Tu vois que tu es un peu normal.

 

Juste un peu ? Pas tout a fait ?

 

Si je te touche avec les yeux, c’est déjà comme une caresse…

 

Ou un coup de poing.

 

Alors, il faut juger du sens de la main : ouverte à la caresse, fermée pour l’empoignade.

 

Penser avec les mains.

 

Agir avec les yeux.

 

Je tremble, regardez, j’ai la main qui tremble, c’est ton regard qui me touche. Tout mon corps vire au rouge.

 

Et chavire dans l’écarlate.

 

C’est une maladie, un sentiment ? Le sentiment de la maladie ?

 

Amoureusement, tu aurais sans le savoir posé sur moi ce regard qui soulève le cœur ? Dévoilé, démasqué, dépeuplé…

 

J’aurais tant aimé entrer dans votre vie, comme ça, d’un regard, mais s’en est déjà trop. Avec ce regard là, on ne ferme plus l’œil de la nuit, on ne saisit même plus la différence avec le jour, c’est une longue et interminable nuit. Que vos paupières restent mi-closes, qu’elles m’observent sans me découvrir.

 

Oui, restons à découvert, n’allons pas trop loin, passez même votre chemin. Le trottoir d’en face est à l’ombre, fuyez quelques temps la lumière qui pourrait vous assaillir. La lumière, la lumière qui nous inonde, ce sont tous ces regards qui s’entrecroisent et se dévorent dans l’ombre.

 

Il y a de la résistance. On essaye de ne pas se laisser boire.

 

Agressé par tes yeux plus que par tes poings, plus que par tes mots, plus que par tes idées, encourbées en dedans, je me dis qu’il faut désapprendre l’essentiel. (Se désignant dans le miroir) Offrez vous tout entier à ce regard qui n’a pas d’angle.

 

L’angle mort.

 

Le regard est large mais les idées sont étroites. L’offrir tout entier comme un gouffre n’est pas une mince affaire

 

Des yeux sans regard, des regards sans yeux, des abîmes, tout ce qui transperce en un instant la devinée. Deviner sans découvrir. Laissez donc le mystère errer de par les rues.

 

Mais le regard à double fond… c’est la première couche qui détermine le fond, la profondeur, comme le mercure de ce miroir qui permet de voir le monstre et la beauté. L’infamie, la compassion, et tous ces tiroirs que l’on tire, infiniment, déroulent des sentiments à perte de vue, c’est la lumière du jour qui les découvre, et c’est la main qui les enfouit.

 

L’homme retourne la psyché et laisse apparaître un autre miroir aux reflets grossissants.

 

Comme les trains, un regard peut en cacher un autre. Il est dangereux de se pencher au-dedans.

 

(Avec un bel accent italien un peu chantant) E pericoloso sporgersi.

 

Tu saisis la différence ?

 

Normal, paranormal ?

 

Invisible et visible… Regarde ces corps qui déambulent, regarde ces âmes qui s’effacent derrière les corps.

 

L’homme touche le reflet de son corps dans le miroir.

 

Je suis invisible, mon corps n’a pas de nom.

 

L’homme se retourne vers le public.

 

Tant de sobriquets dans le regard des gens. Le regard, c’est comme une vague. Celle de l’enfance, qui vous attire et vous fascine et tout d’un coup engloutit votre corps, presque entièrement, du moins jusqu’à perdre pied. Les petits noms, ce sont ces instants volés qu’il faut peupler d’un mot, parce qu’après, on les oublie. Je n’ai pas de nom, oubliez moi. Et pourtant, je suis immortel, on me voit sur la photo. Le déclic, la prise de vue, l’instant du déclanchement, l’état de grâce ou de dégoût, c’était là, dans vos yeux. Attraction, rétractation, rétention des rétines, le bouclier des paupières se referment sur l’instant qui aurait pu nous reconnaître tous deux du même monde. Je cherche la limite, je la fuis, je la distance, elle me rattrape, elle me déborde, elle m’encouble, elle me vautre au pied de l’outre monde. Celui que je ne connais pas. La permanence de l’inconnu saurait seule pourfendre la différence.

 

Se dévoiler tout entier, laisser fondre sur soi les vêtements du hasard pour laisser paraître la chair et les sentiments qui battent au frais du sang. Le curseur est dans le vert, le curseur est dans l’orange, le curseur est dans le rouge, dans le rouge ensanglanté.

 

Le rouge a sonné l’alarme d’un sommeil trop profond.

 

Si le vivant se réduisait au visible, il n’y aurait que la mort à perte de vue. Je veux me perdre dans la vue, je veux perdre mon regard, dans la perspective des fous, sous la nef du dieu naïf où nous avons dressé des abbatiales entre le visible et l’invisible. Ce sont des enfantements stridents qui font la douceur des hommes. Et à l’intérieur, à l’intérieur que caches-tu ? Toi qui n’es pas encore distrait du regard des autres, toi qui n’es pas encore la figure et l’abstrait. Deviens l’invisible que tu es.

 

A l’intérieur, il n’y a que moi, et tous les autres, tous ceux qui ont posé ce regard sur moi. Les miroirs ne sont pas faits pour le regard, ils sont faits pour l’admirable, le réversible, le tordu, l’inversé. Au-dedans de soi, s’observent les plus belles inversions.

 

Mais quel est cet homme au regard bleu qui perce dans la brume ?

      

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