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Dionys Décrevel

Comme un parfum d'imprudence

26 Décembre 2009 , Rédigé par Dionys Publié dans #Proférations



mywinnipeg1


 

Nous n’avons fait que fuir et nous fuirons encore. Déshabiter le pire et repeupler la mort. Avec au fond du ventre, le ruissellement d’une autre vie, d’un autre goût, plus propice au réchauffement des tessitures, à l’éclat de notre voix et au déploiement de nos rires. Silence désengorgé, cristal de sa pureté retrouvée.


Laissons les oiseaux d’outre vent se poser un instant sur la pierre d’achoppement de notre monde, où tout peut basculer, où tout peut se perdre et se retrouver, dans un moment d’inattention, dans une fuite de temps, dans le crachat d’un verbe qui peut ruisseler d’amour comme geler de mort.


De l’autre côté du rire, à la source des larmes, là où se peut vivre une âme, en ton intime Lascaux, parois de chair, à la fois lande et précipice d’un horizon vertical, la voici qui déferle, rupestre de sang, longeant comme une ombre ces murs tachés de mains ensanglantées, de gestes dépecés, arrachés à leurs corps, qui font signe, qui font don de leur chasse et de leur feu. Partager ce repas, ces dernières noces de sang, où le goût précieux des choses n’est déjà plus que souvenir tandis que d’invisibles gargouilles digèrent notre avenir d’excréments.


Tout autour du feu : pour se rapprocher de la brûlure et de l’intense témérité des flammes qui se jouent de notre souffle, oscillant d’une langueur malhabile, entre le réchauffement des sens et la morsure incendiaire. Dard du feu, essaim de charbons, ardeur assoupie, tisonnier des gestes et soufflet de notre voix partagée, comme dans l’âtre de l’être ce chêne massacré pour la cause du feu.


Le gîte et le couvert, l’abri qui nous protégera des pluies qui s’annoncent dans le trouble lacté des étoiles, atomes renversés, cosmogonie de cloche au plafond de notre étouffement. Les vallées troglodytes où nous avons cachés nos remembrances, plus hautes branches de l’enfance, cimes étêtées de nos rêves, sont vouées à la rupture du barrage et à l’engloutissement du campanile.


Nous sommes nés trop lourds, ruisselants de plomb. Claudiquant à peine pour se hisser vers la lumière et goûter aux fruits mûrs qui étaient suspendus au-dessus de nos berceaux. Nous avons touché notre vision du monde et palpé sa désillusion pourrissante. Nous avons fait fosse commune, creusés le tombeau de notre vide carcéral, ouvragé de souvenirs heureux, remontant des égouts de l’enfance où nous étions libres d’être rats, libre de ramper jusqu’au bout de l’horizon pour y atteindre le précipice de nos rêves. Le vertical enfoui, le minerai d’une ascendance nomade que l’on suit comme un filon d’or pur dans les soubassements du continent.


Comme un parfum d’imprudence, comme une traînée de poudre. Voici le soulèvement d’une poussière désertée par l’orage. L’horizon se dissout, dans l’acidité des regards, dans l’amertume de l’inachevé, dans le dégoût du peu et du trop, dans le déroulement du tapis, dans la mort en perspective.


Ce n’est qu’un grand trou noir avec un homme au fond. Une pépite d’or pur, au tamis de la putréfaction dont nous sommes les ossements rompus.


Le regard qui te nomme, qui te dit femme, qui te dit homme, qui te dit jeune, qui te dit vieux, qui te dit noir, qui te dit blanc, qui te dit : tu n’est plus rien qu’un mot gravé sur le tabernacle de ton front, crève-lui les yeux, lève-lui des rêves en barricade sur le morne du couchant.


La transparence du drapeau sera notre voile de pudeur, ce tissu démâté qui s’envole aux quatre vents de l’oracle brûlera ses couleurs à la lucidité du ciel et de son azur dégradé. Tissu de feu, entorchant ta révolte, dispersant tes idées de cendres.


Le soleil regorge et darde ces visages printaniers qui l’observent. Eux qui seront bientôt détachés d’eux-mêmes en un automne mordoré. Ainsi notre miroir de feu, en ces temps de posture, et d’imposture, éveille un sourire à nos masques façonnés par le gel.


Serait-ce une fibre d’espoir dans le lent délitement des laines ?


Les sous sols surpeuplés sont autant de sexes désossés, cherchant corps à leurs ombres, cherchant l’onanisme et l’orgiaque en une même poussée de fièvre, sueur haletante, rayonnement viscéral de leurs désirs en légion. 


A la croisée de fers de la parole et du geste, au lieu dit de poésie, l’ensanglanté revient à ses premières âmes : ligament ténu qui le relie aux affres du monde ainsi qu’à la joie de ne pas lui appartenir. Invisible nœud, chemin de croix, clouée de pantomime, fers de lance, fiel et crachat, miséricorde et gibet de potence. Entre les pierres scellées par l’ennui, il y à l’échappée d’un regain, d’une herbe folle, d’une avoine téméraire. Oui, nous n’avons fait que fuir et nous fuirons encore.


Entre les brillants du rêve et les manchettes de la mort, il y a le jet lapidant de cette pierre qui me mène au travail et à son chaos de pierres brisées, dont nous refusons la ruine tout en creusant chaque jour un peu plus le possible aurifère. A l’abondance de nos larmes, nous imaginons la source de nos rêves plutôt que l’étang de notre noyade. Nos visages se reflètent sur l’eau plate de la mort, et nous lançons des pierres effilées pour attiser les rebondissements de la vie. Par quelle audace de gué atteindre l’autre rive ? L’un contournera l’eau miroitante de ses rêves en empruntant les terres meubles de la rive, l’autre y plongera son corps en nage, le dernier saura se suspendre au gel craquelant de l’hiver pour avancer sur les eaux figées de son malheur. 


Mais l’objet de ton désir doit brûler, comme au fond des caravanes, gisant de toute une vie, la ferveur manouche dans le bois noueux des vierges nègres. Le cœur palpitant de ce trésor errant, avec ses hublots donnant sur le monde et sa route tracée par l’esprit d’imprudence, réchauffe la main soulignée d’infortune que nous tend le voyageur sans escale. Celui qui ne laisse trace de sa quête qu’au vent des congères, au sursaut du voyage et à l’encoublement des racines.
 


Si l’écho de ton rire n’est que mépris, pour celui qui chute ou trépasse, il faudra chanter la douce chanson de la mort et lever ce qui fut voile sur les noirceurs du mensonge. Nous pourrons alors pleurer sans douleur, sans accueillir le funèbre, au plaisir de sillonner la nuit qui nous enveloppe et nous unit à son sang.
  

 

Il faudra tuer le temps, lui faire goûter l’idée subite de la mort. Il faudra rompre le travail et l’initier aux tortures de l’ennui, désapprendre l’héritage qui nous sera transmis dans son testament de certitudes. Il faudra revenir au néant, scruter les contours du silence et les insularités du verbe, remettre au zéro virginal du commencement l’algèbre de nos sens. Il faudra faire de l’histoire une suite d’instants prophétiques voués à l’oubli. Il faudra tenter l’impossible et le rallier à notre cause, rouer de nos voix les plus dissonantes la séraphine harmonie des berceuses. Que jaillissent de nos bouches des pâmoisons de joie, des mûrissements de couleurs implacables et des stridences d’enfantement. Ainsi la nuit. Il faudra donner du sens à ses yeux, désengranger son regard des souvenirs voraces que rapièce la lumière.

C’est au Cap de Bonne Imprudence qu’il faudra démâter, désespérer de se voir un jour arrivé, où que ce soit, dans le tumulte du monde comme dans la pourpre douceur de l’alcôve. Il faudra se perdre, se déboussoler de ses nords trop précis, de ses repaires, de ses repères, de ses bergers étoilés, de tout ce qui sur terre, ou au ciel, ressemble à un signe du destin.


Le nord de mon nom, le nord de ce qui me fut transmis, par les mots et par les gestes, l’absolue nécessité de vivre dans l’être et d’être auprès de la vie. Le nord de la mort, celui de mes pas dans les siens, le nord de mes écarts dans la virginité des ombres, le nord de mon enfance et de son idéal pulvérisé. Le nord de mon rôle dans ce théâtre de torture, celui de mon travail et de ses arrangements avec la mort, le nord de ma volonté, et la putréfaction de ses gestes abolis par le temps, le nord de mes désirs, projetés sur la nuit, le nord de mes rêves, le nord de mes pensées subjectives, l’objectif de mes actes, le nord de ma naissance et de sa mort, le nord de mon passage tremblant sur terre, le nord de mon tracé sur le ciel, le nord de mon nord, septentrion d’un corps et d’une âme en saillie, voués tous deux à l’unicité de ma vie dans l’éparpillement de tous.


Je me dérègle, puisque je ne peux endiguer la mort et rêver plus autre que moi.

 

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