Paysage de Balthus

 

De lentes laves en blancs glaciers

Par la face nord des jours figés

Sur tes versants de soleil noir

Sous l’ombre étale de ton regard

Qui tourne, tourne comme un phare

 

Le filament et l’électrique

Le corps aimant, le corps physique

La pluie d’éclairs, la voie lactée

Le lait de lune au pis aller

Cette Grande Ourse mal léchée

 

Trop de choses encore

Trop de mystère à éclairer

Trop de ciels noirs à clairsemer

D’étoiles et de comètes

Au firmament des voies lactées

 

Le troupeau paisse au bord du vide

Une herbe épaisse et translucide

O louves sombres, galeux bergers

Dans le buron, dort l’étoilé

Sur l’or en paille des granges brûlées

 

Au feu, baiser, pour l’attiser

Dans l’âtre et l’antre, vivent cachés

Les amants sourds au bruit de chair 

Oui, c’est l’amour à ciel ouvert

Oui, c’est la mort au ciel couvert

 

Trop de choses encore

Trop de mystère à éclairer

Trop de ciels noirs à clairsemer

D’étoiles et de comètes

Au firmament des voies lactées

 

Tes roses perlent au long des tiges

La goutte d’eau et le vertige

Arroseuse arrosée de sperme

C’est le secret que je renferme

La zizanie, la mauvaise herbe

 

Mes champignons sont vénéneux

Mes sentiments sont venimeux

Or en pépites, or tamisé

C’est le torrent, le ru pressé 

Qui tire son jus des pierres brisées

 

Trop de choses encore

Trop de mystère à éclairer

Trop de ciels noirs à clairsemer

D’étoiles et de comètes

Au firmament des voies lactées

 

Bûchers de hêtre, coins enfoncés

Dans l’aubier tendre et débardé

Le gland du chêne, le conifère

Au bois des biches, dans la clairière

Tapis de mousse et primevères

 

Quand viennent boire les mammifères

Quand le soir tombe sur les jachères

Les faons paraissent au bois d’orée

Quand ils défrichent et vont mâcher   

La reverdure des peupliers

 

Trop de choses encore

Trop de mystère à éclairer

Trop de ciels noirs à clairsemer

D’étoiles et de comètes

Au firmament des voies lactées

 

Le cor se trompe, la chasse accourt  

Dans les bois noirs, le gibier court

A perdre haleine, à perdre pied

La source est loin du premier jet

Où nos dolmens se sont dressés

 

Forêt lointaine, mousse et lichen

Pour les vieux jours de ce grand chêne

Où nous gravions notre amourette

Au long couteau de la jeunesse

Sous le manteau des oubliettes

 

Trop de choses encore

Trop de mystère à éclairer

Trop de ciels noirs à clairsemer

D’étoiles et de comètes

Au firmament des voies lactées

 

Noir Périgord, mon corps étouffe

Et veut brouter les vertes touffes

Au rince cochon des groins lâchés

Cherche la truffe et l’or gâché

Chiennes et chiens sont enchaînés

Muses fratricides et stériles 

Mon Maldoror, mes vieilles filles

Je viens semer dans vos jachères

Le fumier d’âme des hautes terres

L’amante ortie des vieilles pierres

 

Trop de choses encore

Trop de mystère à éclairer

Trop de ciels noirs à clairsemer

D’étoiles et de comètes

Au firmament des voies lactées

 

Jean RUSTIN - Le regard bleu

Jean Rustin

 

 

Veillant sur vous, passants pressés

N’y voyez pas d’arrières pensées

J’ai tant de noms pour une seule ombre

Le mal de l’autre est en surnombre

 

On n’arrête pas le regard bleu

Tant il va loin poser ses yeux

Doux comme l’amande et pourtant feu

On n’arrête pas le regard bleu

 

Large de cœur et haut de branches

C’est la terre ferme dans ses hanches

Une pierre de taille plantée d’un chou

Enracinée parmi les fous

 

C’est vous qui l’dites, à qui l’dites vous

Seuls les idiots savent rire de tout

Mon bon docteur, mon bon seigneur

Je rirai bien pour vous faire peur

 

On n’arrête pas le regard bleu

Tant il va loin poser ses yeux

Doux comme l’amande et pourtant feu

On n’arrête pas le regard bleu


 

 

D’un jet de pierre sur l’autre rive

Veuillez vous joindre à la dérive

D’un continent fait comme un homme

Les âmes vivent, les âmes dorment

 

C’est pas le tout d’entrer comme ça

De faire un pas dans cette vie là

C’est pas qu’une rue à traverser

C’est toute une vie à embrasser

 

Mon gros bédouin, mon gros Titi

Tu bosses pas aujourd’hui ? 

 

Pas bosser, pas bosser

Juste m’adossser

Sur le banc des heures passées…

A vous observer

Pas bosser, pas bosser

Juste m’éclipser

Le temps, j’l’ai vu passer

Sans sourciller

 

Mes gestes vont comme des mots doux

Tracer dans l’air un rendez-vous

Dans les cafés, juste un café

Mon cœur ouvert, mon cœur serré  

 

Je n’boirais pas de ce vin là

Pour mon bonheur, j’ai d’autres joies

Baiser la main des gentes dames

Et prêter main forte au quidam

 

Mon bel Emile, mon bon docteur

Cette ville en a gros sur le cœur

 

Pas bosser, pas bosser

Juste m’adossser

Sur le banc des heures passées…

A vous observer

Pas bosser, pas bosser

Juste m’éclipser

Le temps, j’l’ai vu passer

Sans sourciller

 

C’est pas si simple d’être Le simple

D’être Le seul, c’est pas si simple

L’esprit me suit comme l’errant

On est figure ou figurant

 

Moi c’est Titi, le gros bédouin

Moi c’est l’Emile, moi c’est Docteur

Moi c’est Raymond , c’est Monseigneur

J’ai mes entrées dans bien des cœur

 


Alexander-Chekmenev.jpg

 

Une photographie de Alexander Chekmenev

Eclate ton rire, oh Titi ! 

 

Un homme, apparemment seul, face à la psyché. 

 

Moi ?

 

Oui, toi qui te dis moi, tu es normal, ça saute aux yeux. Mal formé. Bien normé. Tu es apparu au bon moment et au bon endroit. Pourtant il nous faut des fous, des inconscients. On en redemande ! S’il n’y avait que des ventres bien nourris, il n’y aurait plus que des accouchements sans douleurs et des vies sans parfums. Un regard, ça se respire. Dans la puanteur ou la fragrance, le regard se dissout. L’air nous sépare autant qu’il nous joint. Quelle éclatante apparition ! Oui tu vas prendre la place libre, la place du fou.

 

Le regard des autres me touche et je ne suis déjà plus là. Ils ont glissé sur moi. On dit « le » regard mais c’est une multitude de regards. Il y a pléthore d’étoiles chatoyantes pour un seul et unique soleil, celui qui nous réchauffe et nous brûle.

 

Face au miroir, on peut se croire icône, on peut se voir fripé par les ans, on peut se dire aussi que le charme c’est un peu de cette asymétrie qui nous décolle les oreilles ou nous retrousse le nez. Ce soir, tu es plutôt cet enfant qui rechigne à se brosser les dents.

 

Le regard de l’autre, c’est un peu comme du citron dans les yeux. Moi, il me ravive le bleu. Dans le regard de l’autre, je me sens comme une idée jetée sur le papier. Une idée qui prend corps. Mes traits sont à peine ébauchés, dégauchis, et je sens déjà que l’on me juge. Ce n’est que le début mais tout y est déjà : le regard s’étonne, le regard contemple, le regard cherche à comprendre et… comme il ne comprend rien, le regard juge !

 

Ce sont peut-être les fantômes qui précèdent les âmes, qui prennent corps avant l’assaut du sang.

 

On touche avec les mains, pas avec les yeux.

 

L’homme prend la voix d’une mère s’adressant à son enfant.

 

Ne touche pas, non ne touche pas. Touche avec les yeux. Ne touche pas, non, c’est sâle. C’est éclatant. Tu vois que tu es un peu normal.

 

Juste un peu ? Pas tout a fait ?

 

Si je te touche avec les yeux, c’est déjà comme une caresse…

 

Ou un coup de poing.

 

Alors, il faut juger du sens de la main : ouverte à la caresse, fermée pour l’empoignade.

 

Penser avec les mains.

 

Agir avec les yeux.

 

Je tremble, regardez, j’ai la main qui tremble, c’est ton regard qui me touche. Tout mon corps vire au rouge.

 

Et chavire dans l’écarlate.

 

C’est une maladie, un sentiment ? Le sentiment de la maladie ?

 

Amoureusement, tu aurais sans le savoir posé sur moi ce regard qui soulève le cœur ? Dévoilé, démasqué, dépeuplé…

 

J’aurais tant aimé entrer dans votre vie, comme ça, d’un regard, mais s’en est déjà trop. Avec ce regard là, on ne ferme plus l’œil de la nuit, on ne saisit même plus la différence avec le jour, c’est une longue et interminable nuit. Que vos paupières restent mi-closes, qu’elles m’observent sans me découvrir.

 

Oui, restons à découvert, n’allons pas trop loin, passez même votre chemin. Le trottoir d’en face est à l’ombre, fuyez quelques temps la lumière qui pourrait vous assaillir. La lumière, la lumière qui nous inonde, ce sont tous ces regards qui s’entrecroisent et se dévorent dans l’ombre.

 

Il y a de la résistance. On essaye de ne pas se laisser boire.

 

Agressé par tes yeux plus que par tes poings, plus que par tes mots, plus que par tes idées, encourbées en dedans, je me dis qu’il faut désapprendre l’essentiel. (Se désignant dans le miroir) Offrez vous tout entier à ce regard qui n’a pas d’angle.

 

L’angle mort.

 

Le regard est large mais les idées sont étroites. L’offrir tout entier comme un gouffre n’est pas une mince affaire

 

Des yeux sans regard, des regards sans yeux, des abîmes, tout ce qui transperce en un instant la devinée. Deviner sans découvrir. Laissez donc le mystère errer de par les rues.

 

Mais le regard à double fond… c’est la première couche qui détermine le fond, la profondeur, comme le mercure de ce miroir qui permet de voir le monstre et la beauté. L’infamie, la compassion, et tous ces tiroirs que l’on tire, infiniment, déroulent des sentiments à perte de vue, c’est la lumière du jour qui les découvre, et c’est la main qui les enfouit.

 

L’homme retourne la psyché et laisse apparaître un autre miroir aux reflets grossissants.

 

Comme les trains, un regard peut en cacher un autre. Il est dangereux de se pencher au-dedans.

 

(Avec un bel accent italien un peu chantant) E pericoloso sporgersi.

 

Tu saisis la différence ?

 

Normal, paranormal ?

 

Invisible et visible… Regarde ces corps qui déambulent, regarde ces âmes qui s’effacent derrière les corps.

 

L’homme touche le reflet de son corps dans le miroir.

 

Je suis invisible, mon corps n’a pas de nom.

 

L’homme se retourne vers le public.

 

Tant de sobriquets dans le regard des gens. Le regard, c’est comme une vague. Celle de l’enfance, qui vous attire et vous fascine et tout d’un coup engloutit votre corps, presque entièrement, du moins jusqu’à perdre pied. Les petits noms, ce sont ces instants volés qu’il faut peupler d’un mot, parce qu’après, on les oublie. Je n’ai pas de nom, oubliez moi. Et pourtant, je suis immortel, on me voit sur la photo. Le déclic, la prise de vue, l’instant du déclanchement, l’état de grâce ou de dégoût, c’était là, dans vos yeux. Attraction, rétractation, rétention des rétines, le bouclier des paupières se referment sur l’instant qui aurait pu nous reconnaître tous deux du même monde. Je cherche la limite, je la fuis, je la distance, elle me rattrape, elle me déborde, elle m’encouble, elle me vautre au pied de l’outre monde. Celui que je ne connais pas. La permanence de l’inconnu saurait seule pourfendre la différence.

 

Se dévoiler tout entier, laisser fondre sur soi les vêtements du hasard pour laisser paraître la chair et les sentiments qui battent au frais du sang. Le curseur est dans le vert, le curseur est dans l’orange, le curseur est dans le rouge, dans le rouge ensanglanté.

 

Le rouge a sonné l’alarme d’un sommeil trop profond.

 

Si le vivant se réduisait au visible, il n’y aurait que la mort à perte de vue. Je veux me perdre dans la vue, je veux perdre mon regard, dans la perspective des fous, sous la nef du dieu naïf où nous avons dressé des abbatiales entre le visible et l’invisible. Ce sont des enfantements stridents qui font la douceur des hommes. Et à l’intérieur, à l’intérieur que caches-tu ? Toi qui n’es pas encore distrait du regard des autres, toi qui n’es pas encore la figure et l’abstrait. Deviens l’invisible que tu es.

 

A l’intérieur, il n’y a que moi, et tous les autres, tous ceux qui ont posé ce regard sur moi. Les miroirs ne sont pas faits pour le regard, ils sont faits pour l’admirable, le réversible, le tordu, l’inversé. Au-dedans de soi, s’observent les plus belles inversions.

 

Mais quel est cet homme au regard bleu qui perce dans la brume ?

      

 Le-printemps-de-Picasso-copie-4.jpg



 

J'avais écris cette chanson pour toi

En souvenir des jours sans voix

J'avais écris, c'est vrai, pour toi

Cette chanson du mal de joie


C'est le mépris, non les remords

Un geste, un mot, plus dur encore


Fendre l'oubli de sa rancœur

Le souffle court, le souffle au cœur

A bout de toi, revenu de tout

Une main tendue qui rend les coups

Et me rendra...


Nos corps perdus


J'avais écris cette chanson pour toi

En souvenir des jours sans voix

J'avais écris, c'est vrai, pour toi

Cette chanson du mal de joie


C'est le mépris, non les regrets

Reste à l'affût, reste aux aguets


Le loup revient mordre sa proie

C'est à ce mal d'être aux abois

Et dans l'entaille et dans l'encoche

Ce sont des flèches que l'on décoche

Elles nous rendront...


Nos corps perdus


C'est le mépris, non la rancune

Amour et mort, oui ne font qu'une


C'est un serpent qui s'entrelace

Au bois noueux d'une fille de passe

C'est un venin si douloureux

Qui me fait boire jusqu'à tes yeux

Ils me rendront...


Nos corps perdus


 


 

 

Les mots d’amour ont la peau dure

Et les yeux doux du désespoir

Ils sont la voix de ma blessure

Ils font leur trou dans la mémoire


Quand la nuit tombe en pluie d’étoiles

Et que le rêve attend son heure

Ce cœur que je connais si mal

Ce mal que je connais par cœur


Passez, visages

Passez, visages


Une autre nuit de lune pâle

Sous le draps blanc de mes prières

Lèvera le camp, lèvera le voile

D'un amour las d'être de chair


Demain matin, pris de lumière

Ivre de nuit, à jeun de jour

Je vous verrai d’un œil plus clair

Et de passer sera mon tour


Passez, visages

Passez, visages


Passez, visages

Passez, visages


Aux solitudes de ma prière

Je me joindrai à votre amour

Quand de passer sera mon tour...


Les mots d'amour ont la peau dure

Ils font leur trou dans ma mémoire




 



Bashung par Pierre Terrasson



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Nous n’avons fait que fuir et nous fuirons encore. Déshabiter le pire et repeupler la mort. Avec au fond du ventre, le ruissellement d’une autre vie, d’un autre goût, plus propice au réchauffement des tessitures, à l’éclat de notre voix et au déploiement de nos rires. Silence désengorgé, cristal de sa pureté retrouvée.


Laissons les oiseaux d’outre vent se poser un instant sur la pierre d’achoppement de notre monde, où tout peut basculer, où tout peut se perdre et se retrouver, dans un moment d’inattention, dans une fuite de temps, dans le crachat d’un verbe qui peut ruisseler d’amour comme geler de mort.


De l’autre côté du rire, à la source des larmes, là où se peut vivre une âme, en ton intime Lascaux, parois de chair, à la fois lande et précipice d’un horizon vertical, la voici qui déferle, rupestre de sang, longeant comme une ombre ces murs tachés de mains ensanglantées, de gestes dépecés, arrachés à leurs corps, qui font signe, qui font don de leur chasse et de leur feu. Partager ce repas, ces dernières noces de sang, où le goût précieux des choses n’est déjà plus que souvenir tandis que d’invisibles gargouilles digèrent notre avenir d’excréments.


Tout autour du feu : pour se rapprocher de la brûlure et de l’intense témérité des flammes qui se jouent de notre souffle, oscillant d’une langueur malhabile, entre le réchauffement des sens et la morsure incendiaire. Dard du feu, essaim de charbons, ardeur assoupie, tisonnier des gestes et soufflet de notre voix partagée, comme dans l’âtre de l’être ce chêne massacré pour la cause du feu.


Le gîte et le couvert, l’abri qui nous protégera des pluies qui s’annoncent dans le trouble lacté des étoiles, atomes renversés, cosmogonie de cloche au plafond de notre étouffement. Les vallées troglodytes où nous avons cachés nos remembrances, plus hautes branches de l’enfance, cimes étêtées de nos rêves, sont vouées à la rupture du barrage et à l’engloutissement du campanile.


Nous sommes nés trop lourds, ruisselants de plomb. Claudiquant à peine pour se hisser vers la lumière et goûter aux fruits mûrs qui étaient suspendus au-dessus de nos berceaux. Nous avons touché notre vision du monde et palpé sa désillusion pourrissante. Nous avons fait fosse commune, creusés le tombeau de notre vide carcéral, ouvragé de souvenirs heureux, remontant des égouts de l’enfance où nous étions libres d’être rats, libre de ramper jusqu’au bout de l’horizon pour y atteindre le précipice de nos rêves. Le vertical enfoui, le minerai d’une ascendance nomade que l’on suit comme un filon d’or pur dans les soubassements du continent.


Comme un parfum d’imprudence, comme une traînée de poudre. Voici le soulèvement d’une poussière désertée par l’orage. L’horizon se dissout, dans l’acidité des regards, dans l’amertume de l’inachevé, dans le dégoût du peu et du trop, dans le déroulement du tapis, dans la mort en perspective.


Ce n’est qu’un grand trou noir avec un homme au fond. Une pépite d’or pur, au tamis de la putréfaction dont nous sommes les ossements rompus.


Le regard qui te nomme, qui te dit femme, qui te dit homme, qui te dit jeune, qui te dit vieux, qui te dit noir, qui te dit blanc, qui te dit : tu n’est plus rien qu’un mot gravé sur le tabernacle de ton front, crève-lui les yeux, lève-lui des rêves en barricade sur le morne du couchant.


La transparence du drapeau sera notre voile de pudeur, ce tissu démâté qui s’envole aux quatre vents de l’oracle brûlera ses couleurs à la lucidité du ciel et de son azur dégradé. Tissu de feu, entorchant ta révolte, dispersant tes idées de cendres.


Le soleil regorge et darde ces visages printaniers qui l’observent. Eux qui seront bientôt détachés d’eux-mêmes en un automne mordoré. Ainsi notre miroir de feu, en ces temps de posture, et d’imposture, éveille un sourire à nos masques façonnés par le gel.


Serait-ce une fibre d’espoir dans le lent délitement des laines ?


Les sous sols surpeuplés sont autant de sexes désossés, cherchant corps à leurs ombres, cherchant l’onanisme et l’orgiaque en une même poussée de fièvre, sueur haletante, rayonnement viscéral de leurs désirs en légion. 


A la croisée de fers de la parole et du geste, au lieu dit de poésie, l’ensanglanté revient à ses premières âmes : ligament ténu qui le relie aux affres du monde ainsi qu’à la joie de ne pas lui appartenir. Invisible nœud, chemin de croix, clouée de pantomime, fers de lance, fiel et crachat, miséricorde et gibet de potence. Entre les pierres scellées par l’ennui, il y à l’échappée d’un regain, d’une herbe folle, d’une avoine téméraire. Oui, nous n’avons fait que fuir et nous fuirons encore.


Entre les brillants du rêve et les manchettes de la mort, il y a le jet lapidant de cette pierre qui me mène au travail et à son chaos de pierres brisées, dont nous refusons la ruine tout en creusant chaque jour un peu plus le possible aurifère. A l’abondance de nos larmes, nous imaginons la source de nos rêves plutôt que l’étang de notre noyade. Nos visages se reflètent sur l’eau plate de la mort, et nous lançons des pierres effilées pour attiser les rebondissements de la vie. Par quelle audace de gué atteindre l’autre rive ? L’un contournera l’eau miroitante de ses rêves en empruntant les terres meubles de la rive, l’autre y plongera son corps en nage, le dernier saura se suspendre au gel craquelant de l’hiver pour avancer sur les eaux figées de son malheur. 


Mais l’objet de ton désir doit brûler, comme au fond des caravanes, gisant de toute une vie, la ferveur manouche dans le bois noueux des vierges nègres. Le cœur palpitant de ce trésor errant, avec ses hublots donnant sur le monde et sa route tracée par l’esprit d’imprudence, réchauffe la main soulignée d’infortune que nous tend le voyageur sans escale. Celui qui ne laisse trace de sa quête qu’au vent des congères, au sursaut du voyage et à l’encoublement des racines.
 


Si l’écho de ton rire n’est que mépris, pour celui qui chute ou trépasse, il faudra chanter la douce chanson de la mort et lever ce qui fut voile sur les noirceurs du mensonge. Nous pourrons alors pleurer sans douleur, sans accueillir le funèbre, au plaisir de sillonner la nuit qui nous enveloppe et nous unit à son sang.
  

 

Il faudra tuer le temps, lui faire goûter l’idée subite de la mort. Il faudra rompre le travail et l’initier aux tortures de l’ennui, désapprendre l’héritage qui nous sera transmis dans son testament de certitudes. Il faudra revenir au néant, scruter les contours du silence et les insularités du verbe, remettre au zéro virginal du commencement l’algèbre de nos sens. Il faudra faire de l’histoire une suite d’instants prophétiques voués à l’oubli. Il faudra tenter l’impossible et le rallier à notre cause, rouer de nos voix les plus dissonantes la séraphine harmonie des berceuses. Que jaillissent de nos bouches des pâmoisons de joie, des mûrissements de couleurs implacables et des stridences d’enfantement. Ainsi la nuit. Il faudra donner du sens à ses yeux, désengranger son regard des souvenirs voraces que rapièce la lumière.

C’est au Cap de Bonne Imprudence qu’il faudra démâter, désespérer de se voir un jour arrivé, où que ce soit, dans le tumulte du monde comme dans la pourpre douceur de l’alcôve. Il faudra se perdre, se déboussoler de ses nords trop précis, de ses repaires, de ses repères, de ses bergers étoilés, de tout ce qui sur terre, ou au ciel, ressemble à un signe du destin.


Le nord de mon nom, le nord de ce qui me fut transmis, par les mots et par les gestes, l’absolue nécessité de vivre dans l’être et d’être auprès de la vie. Le nord de la mort, celui de mes pas dans les siens, le nord de mes écarts dans la virginité des ombres, le nord de mon enfance et de son idéal pulvérisé. Le nord de mon rôle dans ce théâtre de torture, celui de mon travail et de ses arrangements avec la mort, le nord de ma volonté, et la putréfaction de ses gestes abolis par le temps, le nord de mes désirs, projetés sur la nuit, le nord de mes rêves, le nord de mes pensées subjectives, l’objectif de mes actes, le nord de ma naissance et de sa mort, le nord de mon passage tremblant sur terre, le nord de mon tracé sur le ciel, le nord de mon nord, septentrion d’un corps et d’une âme en saillie, voués tous deux à l’unicité de ma vie dans l’éparpillement de tous.


Je me dérègle, puisque je ne peux endiguer la mort et rêver plus autre que moi.

 



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Un fétu d'étoile éclaire la route mais le chemin s'est perdu sous la boussole de l'espérance.
Le voyageur que je cache dans mon silence n'a que ses mots pour douter de son instinct.



La chaleur du désert glace la nuit que je traverse et le feu qui s'approche ne fait qu'enfumer la distance qui sépare la brûlure de la flamme.

Le soleil est peut être une impasse et le repaire du berger l'infini.



Infime et infinie, l'étoile de la lucidité n'est que le profil bas du soleil.
Elle éclaire le faciès de la lune et je vois au travers de la nuit le mercure de mon miroir.



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