Après avoir enchaîné des projets aussi variés et ambitieux que « Hulk » ou « Le secret de Brokeback mountain », Ang Lee revient à la Chine historique des
années quarante. Et Plutôt que de situer l’action de son film à Pékin, Ang Lee choisit Hong-Kong et Shanghai. Deux lieux mythiques de ce que la Chine représente à l’époque pour le monde qui se
dessine au crépuscule de la seconde guerre mondiale : occupation fasciste japonaise, nationalisme chinois et international communisme se mêlent alors dans une danse macabre qui n’a pour
finalité que de soumettre un peuple qui, quoi qu’il arrive, ne pourra échapper aux affres de la dictature.
Lieux de tous les enjeux, de toutes les stratégies et de toutes les répressions idéologiques, Hong-Kong et Shanghai semblent avoir été tracées pour le film
d’espionnage en tant que genre. Mais en se perdant parmi la foule et les ruelles de ce labyrinthe vivant, nous finissons par nous rendre compte que l’intérieur compte bien plus que l’extérieur,
que l’envers du décor est bien plus meurtrier que les façades, que l’intimité des alcôves est bien plus dangereuse que les frottements de la foule qui grouille dans les rues. Car c’est derrière
le clos des murs que se passe l’essentiel : il s’y fomente des plans secrets, on y torture, on y fait l’amour, on y joue la comédie et les parties de mah-jong, comme les mises en scène de
théâtre, peuvent s’avérer tout aussi stratégique qu’un plan d’attaque militaire. Le choix des mots peut être bien plus meurtrier que le choix des armes.
Historiquement, en choisissant la période de l’occupation japonaise, Ang Lee semble établir les tenants et les aboutissants d’un possible film d’espionnage qui
finalement n’aura pas lieu. Car plus qu’un film d’espionnage, « Lust, caution » est, comme son nom l’indique, un film organisé autour du péché. Le pêché, qui est déjà présent dans le
titre, se voit représenté tout au long du film par différentes séquences dont ces prenantes scènes sexuelles qu’Ang Lee maîtrise à la perfection, comme peu de cinéastes savent le
faire.
La luxure (par le sexe), le mensonge (qui infiltre les corps et les esprits), l’avidité (pour le pouvoir), la vengeance (au nom de l’idéologie) ou finalement la
trahison (pour l’individu contre le groupe) sont les multiples formes que prend le pêché tout au long de la construction du film qui devient de plus en plus prenant au fur et à mesure que la
relation entre Yee (Tony Leung) et Wong Chia-chi (Tang Wei) se fait incarnée. Au niveau du montage, l’architecture en flash-back et flash-forward permet de recentrer le film autour des
personnages principaux et non autour de l’action idéologique qui n’est finalement qu’un prétexte pour situer le drame et la comédie de la trahison.
A la fin du film, le personnage de Chia-chi dit que la pénétration sexuelle finit par pénétrer les cœurs, et qu’elle a pour objectif, au nom de l’idéologie, de
pénétrer celui de Yee. Mais alors qu’il croit pénétrer le corps de Madame Mak, Yee pénètre celui de Chia-chi. Et tandis qu’elle croit abandonner son
corps au nom de Madame Mak, c’est celui de Chia-chi qui la fera trahir son groupe pour sauver la vie de son amant Yee.
Quand au groupe, il s’agit en fait d’une troupe de théâtre amateur réunie au gré de rencontres entre quelques étudiants de l’époque. Mais la troupe en question,
forte du succès de leur pièce nationaliste, finit par entrer en scène dans la vraie vie (la vie historique) en se créant une mission arbitraire au nom d’un patriotisme vengeur qu’instigue le
responsable de la troupe. Une fois le pacte scellé, les comédiens s’inventent un décor et des personnages à la hauteur de leur folie. La finalité de la pièce qu’ils ont écrite étant d’assassiner
le ministre Yee (qui collabore avec l’occupant). Le décor devient alors cette maison où Madame Mak (qui est en réalité Chia-chi) et son mari (un autre comédien de la troupe) sont censés vivre
alors que lieu s’avère être le repaire du groupe.
Ainsi placé sous le signe du double jeu, comme ces interminables parties de mah-jong au féminin qui ponctuent le film, « Lust caution » instaure des
règles qui sont faites pour être transgressées et donc vouées à la trahison de ceux qui ce sont lancés dans le jeu. Le complot (comme une forme politique du jeu) que met en place la troupe de
comédiens nationalistes les mènera tous ensemble à la mort, inséparables dans leur destin et devant le gouffre qui les attend au moment du peloton d’exécution.
Prêts à tout pour arriver à leur fin, les protagonistes se montrent de plus en plus fanatiques et extrémistes dans leurs actes. Comme dans cette hallucinante
scène de tuerie où chaque membre de la troupe s’oblige, dans une rare violence, à assener chacun son tour un ou plusieurs coup de couteau au frère du chef du groupe qui, lié à Monsieur Yee, a
surpris leur machination. Et alors que chaque coup semble fatal et mortel, le frère se relève en les regardant fièrement. Son cadet n’aura d’autre issue que de l’achever sauvagement dans son
agonie.
Double visage de la Chine de l’époque, les deux frères ne savent pas encore que leur quête idéologique sera veine, puisque c’est finalement le communisme de Mao
qui triomphera sur les idéaux nationalistes de Tchang Kaï-chek aussi bien que sur ceux de l’occupant japonais. C’est ici la grande force de l’aspect politique du film car il montre que
l’engagement idéaliste ne mène finalement qu’à la division de ceux qui se sont ligués. Ainsi, une unique et simple trahison peut faire basculer toute une révolution, ou changer sa couleur
idéologique.
Mais plus qu’à la Chine historique, c’est à la plastique chinoise que Ang Lee revient. Les corps de Tang Wei et de Tony Leung incarnent à merveille ce retour.
Film physique par excellence, « Lust, caution » met en scène les corps et leur pénétration dans le but de pénétrer lui-même le spectateur d’une jouissance qui est aussi celle du jeu de
la manipulation et de la trahison. Les scènes sexuelles sont impressionnantes car elles ne relèvent en rien de l’érotisme tiède que l’on peut habituellement voir dans le cinéma contemporain. Il
s’agit là d’une véritable effusion physique. D’un côté les mains de Yee, qui sont plus habitués à la torture de prisonniers politiques. De l’autre la main de Wong Chia-chi qui s’est apposée sur
celles de ses camarades comédiens lors du pacte qu’ils scellent au début du film dans le but d’assassiner Yee.
Le sentiment national, même si cela n’est jamais dit ou montré, ne résiste pas aux tortures du sentiment amoureux, physique et viscéral, qui unit les amants. Un
état de possession et de dépendance à la chair qui d’un coup les perd lorsque ceux-ci sont sur le point de dévoiler leur amour. Yee lorsqu’il entend la chanson d’amour chinoise chantée par
Chia-chi dans la maison de geishas japonaises. Chia-Chi lorsqu’elle passe au doigt la bague en diamants de six carats offerte par son amant. Un amant dont elle semble s’être éprise au point de
signer son arrêt de mort en sauvant la vie de son futur bourreau.
Dans la représentation de leurs sexualité, plutôt que de commencer par des scènes douces pour aller vers des scènes de plus en plus débridées et extrêmes, Ang
Lee opte pour le contraire en faisant de leur première nuit d’amour un exutoire sadique aux pulsions de Yee. Puis, de rencontre en rencontre, la sexualité se fait de plus en plus à l’image de
Chia-chi. Alors que Yee la pénètre, elle semble pénétrer le cœur de Yee et réussir sa « mission ». Elle devient petit à petit son égale puis se retrouve en situation de domination. La
conspiratrice met son désir au service de la « cause » et transforme sa répulsion en jouissance, comme si le rôle du corps de Chia-chi surpassait celui de son esprit pour ne faire plus
qu’un avec Yee et peut-être se transformer en amour. Yee, plutôt que d’être anéanti par le politique, sera anéanti par le sexuel, voir par l’amour. A mesure que l’étau des cuisses de la jeune
femme se resserre autour de Yee, l’Histoire se resserre également autour de son personnage d’homme d’Etat. C’est la force de construction du film qui, en mêlant le sexuel et le politique, arrive
à nous faire percevoir le vertige érotique de la trahison.