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Dionys Décrevel

Dionys Décrevel, né en 1976, écrivain de langue française, chroniqueur pour ADA et Benzine Mag, parolier pour les Imprudents, Vlashent Sata et Cédric Antonelli. Participe au « Rimbaud après Rimbaud » paru chez Textuel, une édition établie par Claude Jeancolas. Il a également publié dans la revue Mercure liquide et aux éditions du Manteau de pluie.

La Vogue (Liliom)

Publié le 29 Juillet 2018 par Dionys in Nouvelle

Kees Van Dongen - Les artistes de cirque - 1905 -

Kees Van Dongen - Les artistes de cirque - 1905 -

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Il y a dans le fond de l’air, une musique harmonieuse, celle du grand orchestre de la vogue. La grande roue tourne sur elle même et va dans le sens du temps. La roue tourne et un homme tourne à l’intérieur, comme un rat de laboratoire, inconscient de cette ronde incessante qui l’épuise en même temps qu’elle le porte.

 

Liliom est à bout de forces, lui qui pensait ne jamais pouvoir en manquer, et ses pas le mènent lentement au centre de lui-même, dans l’axe de sa conscience, qui est comme le vertige d’une spirale. Elle se rejoint sans cesse, alors qu’il se quitte, et il ne revient à lui-même que par à-coups, dans le révolu du cercle, tentant de s’agripper à la barre, sans pour autant tirer à lui toute la cabine qui aurait pu s’effondrer d’un coup sous les encablures de sa force.

 

La roue tourne. Elle est le solstice du très haut, qui est aussi la cime, le point culminant de cette nuit aventureuse, dans la lumière ivre, dans la beauté machinale, dans le mouvement perpétuel du rire. Liliom voit leurs dents blanches croquer la nuit, quatre petits points fourmillants, le regard des amants qui gringuent avec l’étoile, quand le jour serre la ceinture du crépuscule pour accéder à la plénitude des astres. C’est la nuit des forains. La noirceur étrange du puits sans fond de l’infini, irrésistiblement les attire, et son ventre de lumière s’encastre à la cambrure de la nuit et ce chatoiement est une caresse pour les yeux.

 

Il marche à pas de lune, sur le gravier du nouveau monde, et il l’entend crisser sous ses pas, le météore pulvérisé de son enfance. Il est à même le sol, dénombrant, éclat par éclat, les silex équarris de sa mémoire aux ossements blanchis. Dans l’air, qui lui souffle à l’oreille un secret, la main sur la bouche, comme un enfant qui ne voudrait pas que celui-ci s’ébruite, Liliom entend des voix en multitude et l’une d’elle, plus haute, plus cristalline, lui est familière entre toutes. C’est la voix de sa mère, lui remontant du plus loin des songes, qui l’appelle, pour une dernière virée, pour un ultime baguenaudage, dans les maraudes du champ de foire.

 

Entre les baraques foraines, il y a ce chemin de ronde, où Liliom trace une remembrance de pas perdus, dans un paysage absent, qui est comme une traînée de poudre à sa mémoire. Il se souvient de l’incendie du soleil, de la terre battue sous ses pieds, de la sagne poussiéreuse où on le retrouvait parfois, ivre mort, dans la divagation du matin.

 

Liliom n’est plus un enfant, mais il est toujours dans le creux de l’enfance, comme au creux du ventre lourd qui le portait jadis. Il trace une ligne imaginaire, entre le Liliom d’antan, et celui de toujours, qui paraîtra bientôt, comme le reflet dans un œil d’or, au bout de la grève crayeuse du jour, qui est aussi la piste aux étoiles de son enfance, le souvenir miroitant de sa mère, le môle cendré du crépuscule.

 

La fête foraine est un paysage lunaire, où nulle face n’est cachée par la vergogne des nuits obscures. Elle tend la joue de son éclat vers la claque du bateleur aux mains de fer. Liliom fut cette main, qui aujourd’hui cherche la riposte d’une caresse, bien plus que la vengeance d’un poing.

 

La vogue bat la mesure de ses tambours. C’est samedi, jour de fête, dernier jour de frénésie avant le fatidique dimanche de clôture. Un samedi qui ne passera pas la nuit. Cela crie de toutes parts et on ne sait qui, de la peur ou de la joie, l’emporte dans l’embrasement des voix. Des enfants, en chute libre, réinventent la peur, au détour d’un grand huit chevauchant l’infini, puis partent aussitôt à l’assaut de la grande roue pour chatouiller, tout là haut, la plante du danger.

 

Dans les lumières de néons crus, que traversent parfois ses yeux perdus, Liliom s’imagine foudroyé par l’éclair, transpercé par la foudre. Il sent l’irrésistible présence de la nuit peser sur ses yeux. Mais rien n’est plus libre que le scintillement des étoiles dans son regard. Liliom veut l’insomnie des rêves et un berceau pour ses angoisses.

 

Il est l’enfance retrouvée. Celle qui, dans le vacarme de la fête, pousse sans honte à crier, à se donner voix nue, parmi la foule, dans le scandale et la frénésie. Liliom se surprend à crier, plus loin, hors de lui, dans le vaste champ du désordre qui s’ouvre devant lui.

 

Dans le palais des glaces, il tutoie les miroirs informes où il croit voir son semblable, et son frère, qui sont comme deux gouttes d’eau, comme deux larmes indissociables, source d’une tristesse inépuisable, qui durera toujours, puisque qu’elle abonde en tous reflets.

 

Au stand de tir, chevrotine sur le cœur, il arme un dernier sursaut de la chance, pour décrocher cette peluche, que l’on voit suspendue au crochet de l’inaccessible, dans les ahurissements de l’enfance nue. Il sent la fatigue de son corps soulevée par une impatience forcenée, les velléités de son esprit s’entrechoquent et, dans sa tête, résonne le fatras d’un immense chamboule-tout s’effondrant sur lui-même.

 

Dans le train fantôme de sa vie, les masques de l’enfance, tombent, un à un. Eux qui ont incarné tant de terreur dans ses rêves, Liliom les sent glisser comme une peau morte sur le sol. Ses angoisses les plus profondes se muent dans la peur la plus simple, dont il entend bruire le vertige, au fond de lui. Il veut les rendre au jour, pour se sentir enfin seul, en lui-même, dépossédé de son enfance.

 

Liliom a fait ce saut dans le vide, en criant ses dernières forces. On le voit suspendu dans l’air, accroché au pont du désespoir, dont on sait les haubans relier la terre ferme au ciel sans fin. Vivre est un cri. Mourir est un cri muet. La vogue est la symphonie de ces cris mutilant la nuit.

 

Tout au bout du voyage, Liliom croque une pomme d’amour aussi rouge que le souvenir.

 

Il a peur mais il est heureux. Liliom marche, libre comme l’air, dans l’euphorie de la fête, au milieu des hurlements du bateleur et de la gouaille stridente de ces enfants émerveillés qui courent partout leur bonheur.

 

Au bal de la grande roue, une jeune fille suspend son vol. Liliom entend ses cris perçants tournoyer dans l’air. D’autres cris en multitude lui répondent, comme un mouvement circulaire, dans un écho revenant d’infini. La grande roue laisse le cœur suspendu de son amour s’offrir au souffle d’une attente qui, là-haut dans l’air, parait comme une éternité pulvérisée. Liliom la sent qui s’agrippe aux bras salvateurs de sa force. Elle s’accroche à lui comme une étoile au rideau de la nuit.

 

Le grand huit, ivre de comètes, redescend comme un torrent sa montagne d’acier. Il passe devant Liliom, dans un fracas diluvien, que relèvent une multitude de cris éparpillés. C’est le chœur exultant de l’enfance aux cris mêlés de désir et de peur. C’est à l’orée du grand virage, un instant suspendu, avant de se laisser emporter dans la grande chute des rêves.

 

Derrière lui, les lumières de la vogue forment un feu d’artifice, bruyamment échevelé, dont les dernières étincelles sont autant de comètes fugaces, autant d’étoiles à la joie crépitante. C’est à ce moment que les yeux des adultes commencent à se fatiguer de tant d’audace, et que ceux des enfants, palpitant sous leurs paupières épileptiques, s’ouvrent grand, comme deux lucarnes sur le monde, attendant le bouquet final dont leur vie semble dépendre.

 

Avec ses yeux d’enfant, Liliom se souvient en dedans que rien ne peut restreindre cette joie. Pas même le sommeil de plomb, pas même les rêves les plus épiques, pas même le cauchemar le plus poignant.

 

Il est l’heure de se confondre avec la nuit, dans le bruit et la fureur des pétards, dans le feu et la fumée des baraques, d’avancer, jusqu’à percuter son ombre. A moins que ce ne soit le corps de l’autre, ou celui de tous.

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