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Dionys Décrevel

Dionys Décrevel, né en 1976, écrivain de langue française, chroniqueur pour ADA et Benzine Mag, parolier pour les Imprudents, Vlashent Sata et Cédric Antonelli. Participe au « Rimbaud après Rimbaud » paru chez Textuel, une édition établie par Claude Jeancolas. Il a également publié dans la revue Mercure liquide et aux éditions du Manteau de pluie.

Le prisonnier inconnu

Publié le 21 Mai 2018 par Dionys in Nouvelle

Edouard Vuillard - L'interrogatoire du prisonnier - 1917

Edouard Vuillard - L'interrogatoire du prisonnier - 1917

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Il n’était pas si malade, il n’était pas si méchant. Ils lui avaient inoculé ce venin dans les veines et il avait recraché cette colère qui n’était pas la sienne.

 

Le prisonnier inconnu

 

Entre les prisons Saint-Joseph et Saint-Paul, la rue Delandine, qui sépare les deux monstres, taillés de pierre et de rouille, est une rue barbare, un no man’s land dont personne ne revendique la patrie, si ce n’est la Société Nationale des Chemins de Fer français, qui en récolte chaque année la dîme, en le louant à l’administration pénitentiaire. Aucune pays, aucune ville, aucun arrondissement, n’a d’écrous plus en ruine que cet arpent de pierre froide. La plus bruyante solitude ne peut répondre d’un tel vacarme. La solitude a son vertige, son miroir le plus profond, son écho le plus strident, dans cet octroi bien caché de la ville. Elle est d’une résonance particulière, qu’on ne retrouve dans une aucune autre rue. Elle sonne l’injustice du vide, et du silence, de ceux qui n’augurent rien de bon pour celui qui veille, cigarette aux lèvres, en attendant le jour où il pourra recouvrer sa liberté, celle de choisir son matricule et sa nomenclature.

 

Le prisonnier inconnu n’a plus de nom, c’est à cela qu’on le reconnaît. Un nom lui a été donné, un nom lui a été repris. Il est apatride à son corps et ses pensées transitent jusqu’aux contreforts du monde connu.

 

A la flamme du prisonnier inconnu, qui semble vaciller dans la nuit, le Michel sent son cœur s’embraser, mais il ne fait que regarder en lui, pour se pencher en dedans, dangereusement, pour explorer ses pensées fugaces qui brûlent encore au fond de sa mémoire. Dans la nuit qui lui fait face, il voit briller l’œil vif du souvenir.

 

*

 

Il n’oublierait jamais ces quelques années qu’il avait déjà passés en prison. Devant lui, tout autour de lui, les hauts murs dressaient d’infranchissables verticales où sa main ne pouvait caresser qu’une peau rugueuse et âpre. Mais pour avoir connu intimement chaque pierre de ce chaos, il savait que tout ceci s’écroulerait un jour, comme un château de cartes, une cage de verre suspendue au dessus du vide, une forteresse de sable balayée par les lames.

 

Il avait perdu la mémoire, le temps d’une fraction de seconde. Un cri avait surgi de la nuit carcérale, vers le bâtiment de sécurité, celui où les voix s’élèvent soudainement pour percer le poids mort de la nuit. C’est pour ceux qui sont privés de parloir. Leurs proches viennent les visiter, entre les loups du crépuscule et de l’aube. Lorsque le chien de la confiance est armé, on peut voir leurs ombres, se propager le long des murs, dans la meurtrissure d’un réverbère, où ils attendent un signe.

 

« Je suis venue, ça fait si longtemps, ne m’en veux pas »

 

Le Michel ne savait plus. Il n’en savait plus rien. Il ne pouvait répondre à la place du temps, qui était passé si vite, et qui l’avait brisé si lentement, comme une fine farine, sous les lourdes meules de l’ennui.

 

L’ancien monde menaçait de s’écrouler sous ses pas. Il marchait pour ne pas s’engourdir, pour ne pas mourir immobile, car s’il fallait mourir, il aurait voulu que cela soit d’un geste auguste et vif. Il était depuis quatre ans le seul témoin oculaire de son ombre et il aurait pu jurer qu’elle n’avait bougé, qu’elle lui était restée fidèle comme un chien, endormi, à ses pieds.

 

« Michel » criait la voix.

 

Une voix avait soulevé le couvercle de la nuit. Il avait cru entendre son prénom. Une voix de femme avait défié l’obscurité.

 

« C’est moi » criait-elle.

 

Le Michel s’avança vers la fenêtre grillagée de sa cellule. Il perçait l’épaisse tourbe de la nuit en direction du bâtiment d’en face. Mais la rue se faisant plus étroite, sous le faisceau du regard, il ne distinguait qu’à peine la silhouette mouvementée qui semblait faire les cent pas, entre ombre et lumière, sous les arches de pierre de la prison. C’était comme une apparition. Il en distinguait la forme mais les détails ne se dessinaient pas encore précisément.

 

« Je suis là » disait-elle.

 

Florence n’était pas venue souvent à Lyon. Elle en était presque honteuse mais à quoi bon soulever la poussière depuis si longtemps déposée sur l’attente d’un homme ? La couche était si épaisse qu’elle faisait maintenant partie de lui. Il sentait son duvet chaud et odorant le recouvrir tout entier. Le Michel avait pris l’habitude de se mouvoir avec elle. On la voyait parfois se soulever dans la lumière, lorsque le soleil daignait darder de ses rayons jusqu’ici.

 

Florence revenait de la Presqu’île, et de ses officines bourgeoises et cadenassées. Elle avait passée cette frontière épaisse, et pourtant poreuse, qu’était devenue l’immense bétonnage de la gare de Perrache, sans savoir vraiment ce qu’elle y perdait, ou ce qu’elle pouvait y gagner.

 

Elle revenait à ses souvenirs, dont elle ne pouvait distinguer la base ni entrevoir les sommets. Elle tendait son cou, le long des hauts murs du bâtiment central, où elle espérait trouver une fenêtre allumée, un signe, un mouvement, une voix.

 

Elle cherchait la trace d’un roi déchu, qu’elle avait jadis connu, dans son ultime bataille, lorsqu’il mandait ce cheval salvateur qui aurait relevé son royaume. Mais ce dernier combat fut si sanglant qu’il n’y eut aucun survivant. Le cheval mourut, un couple, un enfant, une famille de sang royal. Il n’y eut pas de couronnement, l’amour n’y fut pas adoubé.

 

C’était comme chercher l’or d’une dent dans les ossements blanchis de la fosse commune. Il n’y avait plus rien que cendre et poudre. « Frères humains, qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis ».

 

Il était tombé, il y a quatre ans. Un homme, un ventre, un coup fatal. Le basculement d’une vie, dans la blessure soudaine, et puis les souvenirs que l’on dit mauvais, comme on le dit d’une amertume persistante, dont le goût s’est déposé comme un limon d’infortune dans la bouche de celui qui a soif et qui ne peut déglutir.

 

Le Michel n’était pas innocent. Elle le savait. « Mais nul ne l’est », pensait-elle. Chaque geste est empreint d’une volonté de vivre, ou de mourir, qui porte ses coups plus loin, et plus bas, que nul ne peut l’imaginer. Ce qu’il avait commis ne déréglait en rien ce qu’elle avait présupposé pour les siens : une fin totale où aucune des promesses, sorties de la bouche du Michel, n’avaient été tenues.

 

Florence avait outrepassé la frontière qu’elle s’était fixée. Elle était venue jusqu’ici, portée par un sentiment qu’elle ne maîtrisait pas. Ce n’était pas de l’amour, ou du moins ce ne l’était plus, c’était un sentiment confus qui, même si elle avait pu le définir, ne l’aurait en rien libérée. Elle était finalement tout aussi prisonnière de ces hauts murs que le corps du Michel.

 

Aux heures où l’invisible le permet, elle avait fait ce détour par les ténèbres, pour une visite amicale et désintéressée, un pèlerinage en règles, dans un quartier qui n’était pas le sien, dans une maison qui n’était pas la sienne, une forteresse inclinée par le poids du désespoir.

 

« Je pouvais pas venir avec elle, la petite est restée à la maison »

 

Les miradors, de Saint-Joseph et de Saint-Paul, se faisaient face et leur silence n’avait plus de secret pour le Michel. La rue Delandine était l’artère, tranchant comme un couteau le cœur ensanglanté de la forteresse. Il connaissait chacune des sentinelles, chaque œil, chaque odeur, chaque main posée sur la matraque, chaque présomption du geste, qui pouvait d’un coup s’abattre, comme une pluie violente, si jamais, par malheur, il avait laissée son dos, et sa nuque, à découvert.

 

Le Michel parait les coups. Il se déplaçait silencieusement, comme un chat, les griffes rentrées mais non moins acérées. Son unique possession territoriale était cette cour, qu’il parcourait sans but, tout en se demandant s’il était vraiment prêt à partager le lumière du jour, ou l’air frais du soir, ou le premier rayon de l’aube, avec ses frères ?

 

A force d’espoir et de souvenirs ressassés, comme un pugilat de poings crispés, il avait agi en primitif, non sans avoir oublier de penser en stratège, pour gagner cette bataille ancienne, qu’il répétait sans cesse dans sa tête et où chaque geste aurait pu mener au dénouement d’une autre vie.

 

Tout ce qu’il avait marché de pas, dans la cour de la prison, le Michel en ressentait encore la contrainte, comme si ses jambes s’étaient engourdies de cette lourde entrave, de ces mouvements répétitifs, de cette promiscuité du geste où tout mouvement levé dans l’air semble un coup fatal porté par l’adversaire.

 

« Elle va à l’école demain, on est dimanche » lui disait Florence.

 

Ils pensaient tous deux à Prisca, leur petite fille, et Florence plus encore, ou du moins y pensait elle en l’imaginant dans des situations concrètes, des gestes évidents, quotidiens, qui ne l’étaient plus, depuis longtemps, pour le Michel.

 

Florence, qui n’avait presque rien sur elle, se sentait un peu nue, presque de trop, elle ne savait que dire, rien ne pouvait la sortir de ses pensées. Elle était comme anonyme, à ce rendez-vous, tant de fois manqué, au pied du mur.

 

Depuis la dernière fois, qui était peut-être la première, rien n’avait changé. La mémoire ne lavait qu’à l’eau sale ce souvenir odorant qui tournait autour de la prison. Elle en reconnaissait l’odeur persistante. Elle en était incrustée.

 

« Tu es là, tu m’entends ? »

 

Florence tendait sa voix, du plus haut qu’elle pouvait, cherchant la note qui aurait pu lézarder ce mur dressé devant elle. Seule, emportée par sa force, elle avait marché vers le point le plus obscur de sa conscience, en espérant que celle-ci s’éclairerait d’un coup, au clairon d’une voix. Elle voulait l’entendre une dernière fois, revoir l’homme qu’elle avait aimé, alors même qu’elle n’en n’avait plus le souvenir, alors même qu’elle ne pouvait plus qu’en imaginer les contours. Le quinquet de ses yeux courbé sur la page, avec sa dernière lettre dans les mains, le voile de sa voix tamisée par la nuit, pour lui répondre, et sa peau, comme un buvard, qui absorberait l’encre du soleil, l’eau écarlate de la pluie, ses larmes délavées par le sel.

 

Mais n’ébruitant que silence, la prison semblait plongée dans la torpeur d’une omerta concertée et choisie. Personne ne répondait. A cet instant, on aurait même pu croire que la prison avait été vidée de ses habitants, saignée, expurgée. Le prisonnier inconnu, cette nuit encore, ne trouverait pas le sommeil, parce qu’il était déjà trop tard. Le temps avait poussé trop loin l’aiguille de sa torture. Tout devenait intouchable et sans mesure.

 

« Ne fais pas le mort, je sais que tu es là »

 

Elle pensait à celui qui dormirait cette nuit, sur le matelas sans épaisseur de sa tôle, quelques mètres sur quelques mètres, l’infini pulvérisé, et qui allumerait la télévision, sa lucarne sur le monde, comme chaque soir, pour ne pas mourir d’ennui, pour s’endormir avant la mort, lui qui attendrait peut-être toute la nuit, la venue de cette femme dénudée, que les heures bleues des songes matérialisait parfois d’une voix douce au creux de l’oreille, ou d’une bandaison soudaine dans le matin chargé de désir.

 

Florence dansait son dernier tango, avec le Michel, dont les mains gauches menaient toutefois la danse. Ils virevoltaient sur le parquet flottant de sa tête et dans l’ivresse du temps tourbillonnant, forme abstraite et torve, que prend parfois la solitude, le Michel s’était promis de la vivre en rêves, de vivre sa Florence ainsi, comme un rêve, offrant sa poitrine au poignard du sommeil. Mais comme chaque nuit, le prisonnier inconnu s’était endormi, avant qu’elle ne vienne frapper à sa porte et ne paraisse devant lui.

 

Il veillait dans la ferveur. La nuit était plus ardente que le soleil des fins du monde. La lune veillait avec lui, dans le secret des nuages. Il était trempé d’une telle fièvre, d’une telle intensité, que son recueillement paraissait plus intense que la mort. Le Michel semblait flotter sur un épais tapis d’opium, dont les effluves envahissaient tout de ses sens. Au point qu’il ne pouvait plus entendre que bruits mats, qu’il ne pouvait plus voir qu’à demi, dans la pénombre. Le Michel ne sentait même plus l’odeur de son corps, à peine celle de son sang, dont il émanait un parfum de fer, et de rouille. Du vide, il ne pouvait saisir que la fluidité du temps, qui était comme du sable entre ses doigts. Il cherchait à l’empoigner mais tout n’était que poussière dans le rayon de lune.

 

« Michel » entendait-il, dans l’étouffement de la nuit.

 

Etait-ce un rêve, ou la réalité, accomplissant avec précision la promesse tenue par le jour ? Le Michel ne savait plus où donner des sens. Il était perdu. Dans si peu d’espace, cherchant plus loin que ne pouvait donner sa main, il n’avait touché que le mur de sa chambre froide et désertée. Ainsi la nuit, fourbe et vengeresse, ne se cachait plus. Elle se dévêtait sans pudeur, dévoilait tout.

 

« Tu veux que je m’en aille ? »

 

Caressant du regard le maigreur de sa cellule, avant de plonger comme chaque nuit, dans un sommeil grésillant de pixels multicolores, le Michel s’était demandé, le temps de laisser tomber ses paupières sur ses yeux, si les lèvres de sa femme avaient embrassés d’autres bouches que la sienne ou si elle s’était laissée attendrir par d’autres mains. Depuis tout ce temps, Florence avait bien du conquérir d’autres yeux, et reposer lascivement sa tête sur d’autres épaules, ouvert sa vulve à d’autres oblongs plus soyeux que sa verge ? Le Michel ne savait imaginer tout cela. Ce n’était pas à lui de répondre.

 

Florence était prise au dépourvu de la mémoire. Elle restait silencieuse. Le parloir, seul, pouvait laisser filtrer de telles suppositions, et le silence en disait bien plus long, comme un doigt posé sur la couture des lèvres. Le Michel se souvenait simplement qu’elle n’était pas venue le voir souvent, peut-être même une seule fois cette saison. Et l’été qui est si lent, et l’hiver qui est si rude, et les mordorures de l’automne, et la morsure du printemps, qui est si beau, et dont il ne pourra plus jamais entrevoir la caresse.

 

Mais aujourd’hui, « où est-elle », pensait-il en lui-même, dans un vacillement de flamme, en imaginant le corps mouvementé de cette femme, qui criait sans réserve, comme si la rue était sienne. Elle criait vers une fenêtre inconnue, qui n’était pas celle de sa cellule, vers un autre bâtiment, qui n’était pas de ses murs, vers un autre désespoir, qui n’était pas fait du même homme. Le Michel doutait même de l’existence de son ombre, alors, comment pouvait-il croire à la réalité de cette voix blanche, dont les mots se détachaient si parfaitement dans l’air ?

 

« Courage, tu sors bientôt, je serai là. Mais je ne viendrai pas avec la petite, je ne veux pas qu’elle te voit comme ça ».

 

Une promesse à tenir, encore une. Les mots s’étiraient, comme une longue phrase aux muscles froids. Le Michel ne savait pas l’entendre. Il percevait, dans chaque mot, l’indolence d’une bouche engourdie par les banalités du quotidien. Ne dire que le peu, pour ne pas mentir, pour ne pas entraver le libre cours de la pensée.

 

« Tu ne veux pas me répondre ? »

 

De sa cellule, le Michel ne sentait bruire du dehors que les feuilles haletantes du platane, dont on voyait la silhouette, large et ombrageuse, s’affranchir des hauts murs de la prison, comme si la nuit cherchait à étendre son domaine, pour mieux contraindre son captif, pour qu’il n’ait de cesse d’imaginer les fruits solaires que ses mains ne pouvaient saisir.

 

« La petite te ressemble, tu sais, elle ne parle que de toi. »

 

Tout d’un coup, campé sur les hauteurs de sa conscience, le Michel fut saisi par le vertige, comme un maraudeur surpris par son ombre, ne retrouvant ni l’objet de son forfait ni les raisons de sa dérobade. Il manquait de tomber, cherchait à recouvrer l’équilibre, en calquant son souffle sur le vent, dont l’air faisait ondoyer les branches dans le rythme du soir. Il jetait un regard furtif, au travers du grillage, essayant de deviner les traits nerveux de cette femme qui semblait danser imprudemment cette valse dans les seuls bras du désespoir.

 

Elle était belle, comme autant de souvenirs qui faisaient corps, s’agglomérant au cristal d’un désir qui était resté aussi pur que le premier printemps. Florence n’avait pas changé, puisque le Michel en avait décidé ainsi. Elle avait ce profil abrupt, taillé dans la roche, une pierre dure en apparence, mais friable à l’intérieur, une pierre, sur laquelle on pouvait malgré tout s’appuyer sans risquer de voir la totalité s’effondrer. Il aimait la rondeur de ses hanches, qui lui rappelait que ces mains n’étaient point faites pour la platitude du monde.

 

Il avait au creux des paumes, une ligne pour chaque geste. Une ligne de chance un peu courte mais une ligne de vie plus longue qu’il ne l’imaginait. Et pourtant, cette vie ne lui suffirait pas à retrouver Florence, et encore moins son amour. Elle ne lui ouvrirait plus ses bras, ni son cœur. Ils étaient maintenant fermés, comme en croix, sur sa poitrine indolente.

 

Le Michel n’avait plus plongé depuis longtemps sa peau de soie dans les eaux du tendre. Depuis qu’il avait failli à sa promesse, la sienne, qui était celle de ne jamais tomber plus bas que terre. Il aurait même juré de ne jamais fléchir, alors que tout corps ne pouvait faire qu’incliner, ne serait-ce que vers la mort. Lui qui était comme ce flocon de neige, ou ce grain de poussière, si légers dans l’air, et pourtant si forts en arguments pour corrompre la lumière. Il virevoltait dans le ciel, dans la forfanterie de vivre, sans se soucier de sa chute, qui lui paraissait éternelle, et qui le menait pourtant tout droit vers le sol gelé, vers le lac vitrifié.

 

Ici, chaque geste, chaque pas avancé dans la nuit, chaque souffle, semble être suspendu à ce silence, cette attente qui règne en maître, et qui pèse sur la pierre d’achoppement de la conscience, où nul ne saurait se perdre, sans y perdre également son âme, comme un corps perdrait son ombre ou l’amour, son amour.

 

« Il est tard, j’ai peur de prendre froid »

 

Entre deux nuits. Entre celle qui s’endort, et celle qui s’éveille, puisque l’insomnie l’emporte, le prisonnier inconnu, veillant sur le territoire contraint de son âme, attend un signe de la nuit : le hululement d’une chouette, passant d’une tour à l’autre, dans un battement d’aile, frêle, ou la découpe d’un nuage sous la lune pleine.

 

C’était l’heure de l’insomnie fulgurante. Florence était partie, comme elle était venue, dans un mouvement bref, sacrifié à la vie, un sursaut de compassion, qui l’avait menée jusqu’ici, au pied de cette prison, pour retrouver l’homme qu’elle avait aimé, et qu’elle avait de nouveau laissé cloué au goudron de la nuit, sans même percevoir l’écho d’une réponse ou l’ombre d’un geste.

 

Il n’y avait rien à dire, ni du côté de la défense, ni du côté de l’accusation. C’était l’histoire qu’ils avaient écrite ensemble, à l’encre de leurs sangs. Le procès se tenait à huis clos et nul n’aurait pu prêter serment ni se porter témoin. Le Michel avait depuis longtemps pris le parti de la solitude. Il partageait la promiscuité de cette cellule avec son ombre, a qui il aurait voulu tordre le cou, même si elle fut sa plus intime confidente. Il ne pouvait tout lui dire de ses pensées, qui étaient chaque nuit plus sombres, et s’il y eut l’éclaboussure d’une couleur, c’était celle de son sang.

 

Mais cette nuit, il fit pourtant une exception. Dans un chuchotement, presque inaudible, qui avait tout de la prière, tant il s’éleva lentement dans la charnière de la nuit, il lui raconta son histoire.

 

« Adieu » disait la voix. La voix qu’il n’entendit pas.

 

*

 

C’est l’hiver

Et nous tournons en rond

Sans rien faire

Sans chanter de chansons

 

Il aurait voulu crier. Il aurait voulu lâcher les chevaux, qu’ils retrouvent la cavale de leurs temps indomptés, pour les libérer du joug de cet anneau de fer auquel est harnachée leur jeunesse. Il aurait voulu soulever la léthargie d’airain de ses camarades endormis, appeler à la révolte, qu’elle sourde de ces lieux, et rendre toute insomnie dangereuse, comme une poudre, de celle dont on fait le feu souverain qui embrase la plaine. Et ils ont entendu ce qu’ils n’ont pu voir. Ils ont écouté le chant silencieux du passant, pris par mégarde, dans les filets du quart de ronde et les soubassements du fermoir.

 

Ouvrez ! Ouvrez, que l’on ranime la flamme ! Que le vent s’engouffre sous les portes, et qu’il dise la bonne aventure, comme la dit la gitane, en feuilletant nos mains cendrées par l’écriture, ouvrant les paumes d’une histoire simple et sans histoires, de celles que l’on peut raconter au bord du feu, comme un souffle tendre et délicat, se posant sur le front suant du prisonnier fiévreux qui sent sa fin venir mais qui ne peut la toucher.

 

Ils ont passé nos souvenirs au brûle-gueule, en nous promettant des jours meilleurs, ils ont passé la javel, sur les carreaux blancs de nos yeux, pour que tout souvenir s’estompe. Mais rien n’a bougé. Le ciel est resté rouge et sans sommeil. Il a fallu déchiffrer, sur le rupestre de nos murs, cette beauté carnassière que traçaient nos ongles noirs pour ne pas interrompre le récit des prisons.

 

Mais quelles sont ces taches d’ombre et de lune qui sont lavées chaque jour à grandes eaux ? Ces cendres, que les charbonniers au cœur noir ramassent à la pelle, dans le délabrement des cours ? Ces feuilles mortes qui tombent lentement des platanes, jusqu’au sol dur et froid où nous marchons cœur lourd ? Ces arbres desquamés, et pourtant profondément enracinés, sous l’asphalte de la rue, et qui grandissent sans entraves, jusqu’à dépasser les toises de l’horizon vers lequel nous avons risqué notre regard.

 

Le Michel était finalement bien plus libre qu’il ne le pensait, car il avait accompli le crime qui devait le libérer à tout jamais de ses peurs. Rien ni personne ne pouvait plus lui interdire d’apprendre à manier la passementerie des hommes libres. Par la maigreur de son ombre, et la souplesse électrique de ses fantômes, il pouvait maintenant passer au travers de ces barreaux d’acier, qu’on lui avaient tendus et scellés, comme des bras noueux sur le soleil couchant.

 

*

 

Il est en territoire conquis, prisonnier, mais dans le cadastre du légal. Consanguin par le crime, ligaturé par le cœur, dans cette rivière sans retour, qui mène vers l’embouchure de l’océan, et où les larmes ont coulé, bien plus que le sang.

 

 

 

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T
Un petit bijou ce texte, merci du partage de tes mots... J'apprécie.
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